La république du quatuor

Suzanne Gervais 27/02/2018
Pour ce numéro consacré au quatuor, il nous semblait incontournable d’écrire un éditorial à quatre mains !

Quelques chiffres permettent de mesurer aujourd’hui la vitalité du quatuor à cordes : 14 000 spectateurs à la Biennale de quatuors de la Philharmonie de Paris en janvier, 11 000 personnes pour la première édition de sa petite sœur néerlandaise, à Amsterdam en février… Autant de succès qui témoignent de l’engouement du public pour un répertoire qui a longtemps été considéré comme confidentiel, voire élitiste. En parallèle, le genre séduit de plus en plus les jeunes musiciens, qui se lancent dès leurs études dans la création de quatuors.
Pourquoi un tel appétit ? Un répertoire immense, que l’on peut voir comme une forme de quintessence musicale et expressive… Mais l’intérêt pour le quatuor n’est pas seulement artistique, il interroge aussi la vie en société. Ce n’est pas un hasard si la forme se fixe à l’époque des Lumières avec Haydn, puis Beethoven. Un seul sujet, mais quatre individus se fondant dans un ensemble au service d’une idée commune, sans hiérarchie : le quatuor est bel et bien une émanation musicale de l’esprit démocratique qui annonçait le siècle des révolutions.
Le quatuor, c’est l’école du compromis, de la négociation : une tension féconde entre l’individuel et le collectif. Violonistes, altiste et violoncelliste échangent, débatent, s’opposent parfois, pour assembler leurs voix en un discours commun. L’intérêt suscité par le phénomène du quatuor à cordes va bien au-delà de la musique : cette microsociété offre une expérience du vivre ensemble qui fascine les entrepreneurs et les spécialistes du management.
Le quatuor est également un miroir de l’évolution sociétale : si cette forme musicale n’a pas changé depuis deux cent cinquante ans, les quartettistes d’aujourd’hui vivent avec leur temps. Dans son livre Le Quatuor d’une vie, le violoncelliste Valentin Berlinsky évoque la charte qu’avaient signée les membres du quatuor Borodine en 1947 : « La présente formation du quatuor est définitive et ne peut être modifiée », « Le quatuor est notre devoir principal » ou encore « Toute autre activité est secondaire »… On en est loin aujourd’hui, avec des quatuors régulièrement confrontés au départ d’un de leurs membres – comme en écho à l’augmentation du nombre de divorces dans la société. Rares sont les quartettistes à vivre leur art comme une ascèse : l’amour et l’exigence du quatuor n’empêchent plus les artistes de vouloir se réaliser individuellement.
Laissons le mot de la fin à Valentin Erben, ancien du quatuor Alban-Berg, qui nous confiait il y a quelques jours : « Si Donald Trump faisait du quatuor, le monde serait peut-être différent ! »

 Suzanne Gervais et Antoine Pecqueur

Pour lire la suite ( %) choisissez votre offre :

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Cet article premium

Acheter cet article
Pack (crédité 12 €)

10 €

Acheter un pack
Mots clés :
Partager:

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous