Rencontres du quatrième type : les autres quatuors

Vents, percussions, cordes pincées… Le quatuor instrumental se décline sous des formes de plus en plus diverses. Encore loin de pouvoir rivaliser avec celui du quatuor à cordes, le répertoire de ces formations inhabituelles ne cesse de se développer.
Trente-six ! C’est le nombre de quatuors, autres que les quatuors à cordes conventionnels ou avec piano, figurant parmi les lauréats du concours européen de musique de chambre Musiques d’ensemble, depuis trente ans. Organisée par la Fnapec (Fédération nationale des associations de parents d’élèves de conservatoires), cette compétition – dont la prochaine édition se tiendra du 20 au 22 avril au CRR de la rue de Madrid, à Paris – « est ouverte depuis sa création en 1987 à toutes les formations de musique de chambre à vocation professionnelle, allant de deux à quinze musiciens », précise Martine Mabboux, présidente de la fédération. Si les quatuors à cordes restent majoritairement représentés, avec 41 lauréats, ils font régulièrement face, « surtout depuis ces dix dernières années », à la concurrence accrue de quatuors moins bien identifiés du grand public, mais de plus en plus présents dans notre milieu musical. Des formations composées exclusivement de flûtes, de guitares, de cuivres, de percussions, de saxophones…

L’exemple historique du saxophone

Les formations de saxophones sont la figure de proue de ces “autres quatuors”. Et pour cause. Avec une histoire presque aussi ancienne que l’instrument lui-même, les quatuors de saxophones se sont constitué, dans le milieu classique, un répertoire aussi solide que l’est leur réputation. En 1994, dans son ouvrage 150 ans de musique pour saxophone (Roncorp), l’interprète et musicologue Jean-Marie Londeix évalue ainsi le nombre de pièces pour quatuors de saxophones à… plus d’un millier !
« Les premiers quatuors de saxophones apparaissent dès les années 1850, presque immédiatement après le brevet déposé par Adolphe Sax, confirme Sylvain Malézieux, saxophone alto au sein du quatuor Habanera. Leurs premiers compositeurs évoluaient autour de l’Opéra de Paris, mais pour la plupart se contentaient de singer les quatuors à cordes classiques type Mozart ou Haydn. » Il faudra en fait attendre le 20e siècle, et notamment les années 1930, pour voir apparaître les premières pièces maîtresses. A commencer par le quatuor d’Alexandre Glazounov, créé en 1933. « Une œuvre que tous les quatuors de saxophones ont à leur répertoire », concède Malézieux. Tout en insistant sur le fait que la commande de nouvelles œuvres originales reste, au même titre que la transcription, une priorité absolue.

De Bruno Mantovani à Peter Eötvös

Les Habanera auront commandé en vingt-cinq années d’existence une quarantaine d’œuvres nouvelles. Et pas des moindres. La première, composée en 1997, était d’un certain Bruno Mantovani. La dernière en date est un quatuor signé… Peter Eötvös ! « Cela faisait dix ans que je lui courais après », s’amuse Sylvain Malézieux. Qui constate qu’en un quart de siècle, le regard des compositeurs sur la formation et l’instrument a changé : « Plus besoin d’explication de texte. La plupart des compositeurs arrivent avec des a priori positifs, conscients que les quatuors de saxophones sont très actifs en termes de création contemporaine. Et que leurs œuvres bénéficieront du coup d’une excellente diffusion ». Ils en ont fait l’expérience avec deux pièces d’Alexandros Markeas pour quatuor de saxophones et improvisateur. « En nous baladant sur les réseaux sociaux, nous nous sommes aperçus que ces œuvres avaient été largement reprises par d’autres quatuors. » Des compositeurs qui savent aussi que le quatuor de saxophones n’est pas une formation figée dans ses registres. Et qu’à côté de la sacro-sainte répartition par pupitres “soprano, alto, ténor et baryton”, évoquant davantage le quatuor vocal que le quatuor à cordes traditionnel, de nombreuses variantes sont possibles. « Markeas s’en est d’ailleurs inspiré dans l’une de ses pièces, où nous jouons tous les quatre le même instrument. » Quant aux transcriptions, il n’y a pas de règle. Sauf une : « Il faut être convaincu que le résultat en vaut la peine et que ça peut fonctionner. Certaines, comme celle que nous avons réalisée du Quatuor de Ravel, prennent dix ans avant que l’on se sente vraiment à l’aise. »

Vingt à trente concerts par an

Une projection dans le temps long est, en effet, souvent le propre de ces quatuors aux sonorités inhabituelles. Car même si les quatuors de saxophones ne cessent de se multiplier – y compris en Asie où, assure Malézieux, leur présence sur les grands événements liés à l’instrument est impressionnante –, ils peinent toujours à rivaliser avec les cordes. En 2004, Jean-Marie Londeix notait ainsi, lors d’une conférence au CNR de Saint-Maur-des-Fossés, que parmi la vingtaine de quatuors distingués par le Comité international de saxophone, « aucun ne peut vivre de son art. Je veux dire uniquement du concert ». Ce que confirme Sylvain Malézieux : « Nous donnons en moyenne vingt à trente concerts par an et, par ailleurs, nous avons tous les quatre fait le choix de l’enseignement ». Le quatuor n’en occupe pas moins une à deux journées de leur semaine. Mais d’un autre côté, « c’est sans doute le fait de ne pas être les uns sur les autres 200 jours par an qui nous permet de durer aussi longtemps ».

Le quatuor de guitares : l’art de la transcription

On retrouve ce sentiment chez la plupart des autres quatuors. Bien moins répandus que leurs collègues saxophonistes, les quatuors de guitares restent, en France, une exception. Né il y a cinq ans sur les bancs du Conservatoire de Paris, le jeune quatuor Eclisses, composé de Gabriel Bianco, Arkaïtz Chambonnet, Pierre Lelièvre et Benjamin Valette, est l’un des seuls à avoir percé dans notre pays. Lui aussi donne entre vingt et trente concerts par an. Et chacun de ses membres mène individuellement une carrière soliste. Pour autant, « même si nous avons tous des projets par ailleurs, dont nous sommes dépendants pour vivre, le quatuor est pour nous une vraie démarche artistique et militante, pour faire mieux connaître cette formation », affirme Benjamin Valette. Une formation idéale pour s’approprier, par des transcriptions, le répertoire de l’orchestre, du baroque jusqu’à nos jours. Il faut en revanche s’adapter à l’acoustique de salles de concert où il n’est pas toujours facile de faire sonner la guitare classique. Ces quatuors doivent aussi et surtout pouvoir coupler, de la manière la plus équilibrée possible, les timbres et les possibilités sonores de l’instrument. « Nous sommes tous passionnés par la musique de chambre et avons pu essayer différentes formations. Mais le quatuor est pour nous, de loin, la plus satisfaisante. A trois, on n’a pas ce sentiment de plénitude qu’offre le quatuor. Et à cinq ou plus, on perd en souplesse et en virtuosité », estime le guitariste.

Pas de hiérarchie

La vie de quatuor ? « Elle est très différente de celle d’un quatuor à cordes frottées, c’est sûr, renchérit-il. Nous ne dépendons pas des registres de nos instruments. Chez nous, il n’y a donc aucun leader. Nous pouvons faire passer la mélodie de l’un à l’autre en permanence. » Pas de leader non plus pour ce qui est de la transcription, pratiquée librement par chaque membre. Ni pour la création. Car, tout comme les Habanera, les membres d’Eclisses travaillent à élargir le répertoire de leur formation. Avec l’espoir que leur exemple pourra créer des émules. « Lorsque nous commandons des pièces à Karol Beffa, comme nous l’avons fait récemment avec Météores, ce n’est pas juste pour le plaisir de jouer du Beffa mais avec l’envie que ces nouvelles œuvres puissent être diffusées le plus largement possible. Et le quatuor de guitares davantage reconnu. »

La palette de timbres du quatuor de percussions

Le goût de l’écoute chambriste, de la création, de la ­singularité… Telles sont donc les trois spécificités de ces quatuors. Des goûts largement revendiqués par le quatuor Beat. Ces percussionnistes se sont également connus au Conservatoire de Paris, dans la classe de musique de chambre de Lazslo Haddady. « Nous voulions créer quelque chose de spécial. Sans véritable antériorité », raconte Gabriel Benlolo, membre fondateur du quatuor. Il leur faudra dix ans pour trouver leur instrumentarium idéal. « Les claviers sont idéaux pour la mélodie et l’harmonie, mais si on ne joue qu’eux comme c’est souvent le cas dans les groupes de percussions, on a envie de la pulsation apportée par les peaux et accessoires. Nous avons donc opté pour quatre claviers et les différentes parties d’une batterie réparties autour d’eux. Partant du principe que nous passerions d’un poste à l’autre. » Un dispositif inédit, mais d’une étonnante complétude, qui séduit les compositeurs. Si complet que Guillaume Connesson concède avoir eu plus de difficulté, lors de l’écriture de Cythère (un concerto pour quatuor de percussions et orchestre, composé à leur intention), à trouver une place pour l’orchestre que pour le quatuor !
De la fin de la hiérarchie des normes, propre à ces “quatuors du quatrième type”, devait assez rapidement naître l’idée d’une refonte du concert. Refonte qui, pour la plupart de ces formations, suivant le modèle tracé par le populaire quatuor de clarinettistes Anches hantées, passe par la rencontre avec le théâtre, la danse ou la vidéo… Après le succès de “Drumblebee”, le quatuor Beat proposera son nouveau spectacle, “Chuuut”, le 20 avril à la Philharmonie du Luxembourg. Quant aux Habanera, ils ont déjà cinq spectacles à leur actif, dont une collaboration fructueuse avec le metteur en scène Benjamin Lazar : “Comment Wang-fô fut sauvé”.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous