De la caméra au pupitre

Suzanne Gervais 28/02/2018
La réalisatrice Coline Serreau, organiste de formation, partage sa vie entre les plateaux de tournage et la direction de chœur. Une activité plus discrète, mais à laquelle elle s’adonne avec autant de gourmandise.
A peine assise dans le café du 9e arrondissement de Paris où elle nous a donné rendez-vous, Coline Serreau sort son téléphone et fait défiler les photos d’un orgue sur l’écran : « J’ai passé le week-end à Rouen et j’ai découvert l’orgue de l’église Saint-Maclou. Quelle merveille ! » Membre active des comités Paris des orgues et Orgues en France, la cinéaste est organiste de formation : sa passion pour cet instrument n’a pas pris une ride. Coline Serreau a grandi à Paris, dans une famille protestante où l’on chantait Bach à quatre voix. Enfant, elle pianote en autodidacte : « Je n’aimais que Bach, le reste ne m’intéressait pas. J’ai aussi appris la guitare pour jouer les œuvres pour violoncelle. Je connaissais les trois premières Suites par cœur. »

Musicienne vs comédienne

A 13 ans, elle entre au conservatoire du 14e arrondissement et quitte le piano pour la classe d’orgue. « J’ai tout de suite aimé la dimension physique de cet instrument incroyable : sa taille, son pédalier, ses jeux… » Coline Serreau compte bien devenir organiste professionnelle. L’adolescente étudie un temps auprès de Jean Langlais à la Schola Cantorum, puis intègre les classes d’écriture et de culture musicale du Conservatoire, rue de Madrid. « Je ne suis pas entrée en classe d’orgue, j’étais loin d’être surdouée… » Puis, elle change de cap : ce sera la comédie à l’école de la rue Blanche. Fille du comédien et metteur en scène Jean-Marie Serreau, la réalisatrice aime à dire qu’elle est « née dans un théâtre ». A 22 ans, elle envoie ses premiers scénarios. On s’est trompé d’histoire d’amour est réalisé par Jean-Louis Bertuccelli en 1973. Si le cinéma devient son métier, la musique n’est jamais bien loin : « Avec mes premiers cachets, j’ai acheté un petit orgue Johannus », se souvient-elle. Dans Trois hommes et un couffin, film qui la rend célèbre avec 10 millions d’entrées en 1985, on entend le Quintette à cordes en do majeur de Schubert. Elle composera une partie de la bande originale de La Belle Verte, qui sort sur les écrans en 1996.

Le son, le rythme

Plans, séquences… comme la musique, le cinéma est affaire de rythme. Pour Coline Serreau, le septième art requiert aussi une oreille aiguisée : « Pendant l’étape du mixage d’un film, ma préférée, on doit écouter et organiser jusqu’à 70 pistes audio. C’est un travail très subtil ». Quand elle dirige un acteur, Coline Serreau est attentive à la voix. « Il faut maîtriser les intonations : entendre quand elles sont fausses, chercher la justesse. Exactement comme en direction de chœur. » Le chœur, justement. Quand elle donne des classes de maître à de jeunes comédiens, elle met de côté ce qu’elle appelle « les exercices nombrilistes des acteurs » et les embarque dans des séances de chant choral. En 2006, elle fonde la chorale du Cinéma des cinéastes, qui se retrouve le mercredi place de Clichy. Puis, elle rassemble des amateurs de haut niveau pour créer la chorale du Delta, qui répète chaque semaine dans la capitale. Mozart, Schubert, Janequin, Haendel, Bach bien sûr… Chaque été depuis dix ans, Coline Serreau et ses choristes donnent une série de concerts dans les églises de la Drôme. « Diriger sur un tournage et diriger un chœur c’est la même chose : dans les deux cas, je sais ce que je veux entendre. »

L’amour des musiciens

Florence Malgoire, concertiste et professeur de violon à la Haute école de musique de Genève, est une amie de longue date. « Elle fait travailler ses choristes avec fougue. J’ai toujours été touchée par son intelligence du texte musical. », nous dit la violoniste, saluant l’audace de la réalisatrice, qui « ose l’émotion, le swing, la profondeur sans artifices prétentieux. Les concerts du chœur du Delta sont si vivants que le public en redemande ». Coline Serreau préfère d’ailleurs les musiciens aux acteurs : « C’est un métier difficile. Les musiciens doivent fournir un travail énorme pour rester à niveau. Ils font preuve d’une discipline que n’ont pas les comédiens et ils sont bien plus modestes. » Si elle aime le monde de la musique classique, Coline Serreau dénonce son machisme, notamment dans les conservatoires. « Comme les actrices, les musiciennes ont du pain sur la planche, elles doivent balancer leurs porcs… »

Un film sur Bach ?

En juillet, Coline Serreau prendra la direction artistique du théâtre de Nevers, dans la Nièvre. « Je vais aussi construire dans ce lieu une vraie saison musicale avec des concerts qui mêlent les différents arts. Les gens ont soif de musique. » Elle coécrit actuellement une adaptation de Trois hommes et un couffin qui sera à l’affiche du théâtre du Gymnase en septembre et prépare un premier one woman show pour le théâtre du Rond-Point, fin 2019. « Il y aura beaucoup de musique classique… », souffle-t-elle. Dans sa liste, un rêve : « Il faut que je fasse un film sur la vie de Bach. C’est quand même l’homme avec qui j’ai passé le plus de temps dans ma vie ! Mais qui financera un tel projet ? C’est un budget d’au moins 15 millions d’euros… Et puis il faut un acteur qui ait de la classe. »

 Chaque portrait est accompagné d’une illustration choisie par l’invité. Le choix de Coline Serreau

«Réceptacle à musique d’Elie Bernoulli, un jeune peintre que j’aime beaucoup.»

 

 

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