Le Brexit : quel impact pour la musique ?

Rachel Rowntree 20/03/2018
L’heure est à l’incertitude en Grande-Bretagne, où les structures musicales se préparent à la sortie de l’Union européenne. Recrutement de musiciens étrangers, tournées internationales, délocalisations… les conséquences s’annoncent inquiétantes.
Quelque 250 millions de livres sterling (283 millions d’euros) par jour, c’est la contribution des industries créatives, comprenant les médias, le numérique, la culture et le sport, à l’économie britannique en 2016. Voir ce secteur se développer presque deux fois plus vite que le reste de l’économie devrait être un motif de réjouissance. Cependant, ce montant impressionnant cache l’incertitude qui règne dans le monde artistique depuis que la Grande-Bretagne a décidé de quitter l’Union européenne (UE). A Londres, au cœur du West End, où de nombreux musiciens parmi les meilleurs du pays viennent jouer tous les soirs dans les comédies musicales, les opéras, les théâtres et salles de concert, on  trouve l’Association des orchestres britanniques. Son directeur, Mark Pemberton, explique comment, « afin de gérer le Brexit », son association fait appel aux services d’une société de relations publiques pour organiser des réunions avec des députés, des fonctionnaires et des conseillers spéciaux. La tâche n’est pas facile : « La culture est la dernière des préoccupations du gouvernement, et les orchestres sont une sous-partie  de la culture, nous sommes donc tout petits… » Autre particularité : le statut de travailleur indépendant de la majorité des musiciens professionnels et la nature imprévisible de leur travail. « Dans le Brexit, il n’y a pas de place pour les artistes free-lance », déplore Mark Pemberton.

Les tournées internationales

Les tournées sont devenues un élément vital pour de nombreux orchestres anglais dont les budgets sont de plus en plus fragiles. Mark Pemberton explique que le Brexit « survient après des coupes budgétaires de 30 à 50 % du financement public, un déficit que de nombreux orchestres essayent de combler avec les tournées internationales. La perspective de quitter à la fois le marché unique et l’union douanière constituera un défi majeur pour organiser des tournées. » De son bureau tout proche de King’s Cross, un quartier londonien en plein essor, John McMunn, directeur général de l’ensemble sur instruments anciens Gabrieli Consort and Players, partage ces préoccupations : « Toute notre stratégie commerciale repose sur la libre circulation des personnes et des travailleurs. Sans pouvoir se passer d’un visa pour voyager en Europe, il est difficile de voir comment Gabrieli pourrait survivre de la même manière. Cela aurait un impact considérable sur nos revenus ! L’année dernière, Gabrieli a réalisé un chiffre d’affaires d’un peu plus d’un million de livres, dont 90 % a été généré par les tournées (principalement en Europe). » Quant à lui, Mark Pemberton souligne également le « problème critique du formulaire A1 ». Celui-ci permet aux artistes d’être exemptés de charges sociales dans le pays d’Europe où ils sont en tournée. Sans ce formulaire, la perte financière pour les musiciens pourrait être considérable.

Le recrutement de musiciens étrangers

Maintenir la qualité des orchestres britanniques implique aussi de recruter des musiciens en dehors du Royaume-Uni, comme nous l’explique Nicholas Collon, chef d’orchestre et fondateur de l’ensemble Aurora : « La musique est une forme d’art internationale et, dans certains cas, les musiciens les plus talentueux et les plus aptes à occuper des postes viennent de l’étranger. Dans le cas d’Aurora, nos deux nouveaux violoncellistes solos viennent de Norvège et de France. Pour les orchestres qui travaillent avec des artistes free-lance, le risque est que leur flexibilité et leur liberté de mouvement soient fortement réduites. » Les orchestres britanniques comptent en effet sur les musiciens étrangers et, dans certains ensembles, les ressortissants européens représentent jusqu’à 20 % de l’effectif. « Nous ne produisons pas assez de musiciens, nous avons donc fait appel au talent de nos collègues d’autres pays européens », explique Mark Pemberton. A cela s’ajoutent de nouvelles normes restrictives : le gouvernement a introduit un seuil de revenu minimum de 30 000 livres (environ 33 756 euros) pour les ressortissants de pays non-membres de l’UE souhaitant rester en Grande-Bretagne. Mark Pemberton souligne : « Nous sommes dans le domaine des personnels ­hautement ­qualifiés, et le gouvernement suppose que si vous êtes hautement qualifié, vous êtes hautement rémunéré », ce qui n’est clairement pas le cas des musiciens d’orchestre dont le salaire de base est ­d’environ 26 000 livres (29 260 euros).

Le financement

Le sort incertain de la Grande-Bretagne semble aussi inquiéter les partenaires européens. « Il y a sans doute une crainte dans les pays de l’Union européenne concernant les perspectives à long terme d’une relation avec un orchestre britannique. Plusieurs programmes communs de financement ont dû être réduits », affirme Nicholas Collon. Le programme Creative Europe a assuré qu’il continuerait à accepter les demandes britanniques d’organisations et de projets jusqu’en 2020 et en garantirait le financement en cas de succès, même s’ils devaient prendre fin après cette date. L’avenir est toutefois bien incertain. Comme l’explique John McMunn, ce n’est pas seulement le financement direct du programme Creative Europe qui aide les orchestres : « Nous bénéficions indirectement d’un financement par l’intermédiaire de nos partenaires, qui reçoivent presque tous des subventions importantes de la part de l’Etat et des collectivités locales ». Une inquiétude plus large porte sur le recours croissant des structures musicales aux dons individuels, aux fondations et au mécénat d’entreprises. Pour que cela puisse continuer, il est essentiel que l’économie soit solide, ce qui ne peut être tenu pour acquis au moment où la Grande-Bretagne s’engage dans les négociations du Brexit.

Les échanges d’étudiants

Les artistes ne sont pas les seuls à s’alarmer face au Brexit. « La grande majorité des universitaires sont partisans du maintien dans l’Union européenne. Nous sommes intéressés par l’ouverture des esprits et des horizons, la libre circulation de l’information. Le Brexit nous met dans une situation très inconfortable de ce point de vue », déclare Peter Tregear, ancien professeur d’analyse musicale à la Royal Holloway, l’université de Londres, exprimant ici la crainte ressentie par de nombreux universitaires. Les frais de scolarité pour les étudiants “locaux” (ressortissants du Royaume-Uni et de l’Union européenne) sont d’un montant maximum de 9 250 livres sterling par an (soit 10 495 euros). Ils peuvent toutefois être facilement multipliés par deux ou trois pour les étudiants étrangers. Le gouvernement a assuré aux étudiants qui s’inscrivent à compter de 2018-2019 que la structure tarifaire actuelle ne changera pas pendant la durée de leur cursus. Après 2020, la situation est inconnue et « cette petite incertitude suffit pour influencer une décision », nous dit Peter Tregear. Lorsqu’on choisit l’endroit où l’on va faire ses études, « on investit dans ce pays, dans son esprit culturel et politique ». Les futurs étudiants « vont s’installer pendant trois à cinq ans dans un lieu, un pays, qui contrairement à bien d’autres, est aujourd’hui profondément incertain. Nous nous attendons à une tendance à la baisse des inscriptions européennes et internationales ». Peter Tregear se demande aussi si l’éventuelle disparition du programme d’échanges d’étudiants européens Erasmus après 2020 découragera certains candidats. « Erasmus offrait la possibilité de rester au Royaume-Uni tout en ayant une véritable expérience à l’étranger. Si les étudiants souhaitent profiter de cette expérience, ils devront maintenant envisager de faire leurs études de premier cycle à l’étranger. »

Délocalisations

Le Brexit a déjà eu un impact considérable sur deux des programmes de formation les plus prestigieux en Europe pour les jeunes musiciens : l’European Youth Orchestra (EUYO) et l’European Baroque Orchestra (EUBO) sont en train de quitter le Royaume-Uni. Après trente-deux ans passés en Angleterre, l’EUBO prévoit de déménager à Anvers. En Europe, nombreux sont les orchestres sur instruments d’époque qui emploient des anciens élèves de cet ensemble. Paul James, directeur général de l’EUBO depuis sa création, est très attristé par ce déménagement et estime que l’ensemble « regrettera l’apport culturel vivifiant du Royaume-Uni ». Ce sera également une perte énorme pour les étudiants britanniques qui ne seront probablement plus éligibles pour postuler dans cette formation après 2020. Bien que la décision de l’EUYO de s’installer en Italie n’ait pas été la conséquence directe du résultat du référendum, celui-ci a certainement « hâté ses plans ». Le directeur de l’orchestre, Marshall Marcus, explique comment, finalement, « quelque chose qui commence comme une menace peut devenir une opportunité ». A la suite du Brexit, l’orchestre a reçu des invitations de sept pays proposant d’accueillir l’orchestre. Il décrit le déménagement en Italie comme une « opportunité fantastique », mais partage les préoccupations concernant le fardeau administratif supplémentaire dû aux visas, aux contrôles de passeports et aux contrôles frontaliers. Il exprime avec vigueur son désir de voir les professionnels du monde des arts s’organiser pour faire entendre leur voix: « La culture, l’éducation et la science font face à des défis communs et nous devons nous rassembler et donner un grand coup de poing sur la table. »

Mobilisation des musiciens

C’est justement ce que fait #FreeMoveCreate. Une campagne de collaboration entre l’Incorporated Society of Musicians (ISM) et The Artists Information Company a rassemblé une cinquantaine d’organisations, dans le but de protéger la flexibilité des voyages des artistes, musiciens, réalisateurs, producteurs et de tous ceux travaillant dans les industries créatives. Harry Vann, responsable des affaires extérieures de l’ISM, explique l’objectif de la campagne « de figurer à l’ordre du jour des négociations, d’aider les fonctionnaires et les ministres à comprendre l’importance de la question de la liberté de circulation et de leur donner les bons outils pour les négociations ». Le Brexit a également suscité des campagnes individuelles très imaginatives. La corniste Anneke Scott, membre de nombreux orchestres sur instruments anciens, se sentait si préoccupée par le manque de garanties du gouvernement concernant la liberté de mouvement qu’elle a lancé une campagne avec… des cartes postales. Depuis sa chaise dans la section des cuivres, elle prend une photo de chaque salle de concert européenne où elle joue et l’envoie à son député et à d’autres ministres. Jusqu’à présent, elle a en envoyé 400 ! Elle a estimé qu’il était vital d’avoir « une voix entendue avant le début des négociations ». Ses origines familiales la rendent éligible pour un passeport portugais, ce qui lui semble essentiel à l’heure actuelle. Conséquence inattendue du Brexit, elle découvre un nouveau pays, une nouvelle langue et une nouvelle culture, une expérience qu’elle décrit comme « au cœur même de ce que l’Union européenne représente ». D’autres musiciens décrivent des réactions inattendues à la suite du référendum. « Avant, je pensais que le patriotisme m’était étranger, mais je réalise maintenant que je suis extrêmement patriote vis-à-vis de l’Europe et de sa culture. Je suis fier de l’histoire des arts et musiques européens, et fier d’en faire partie », nous dit Alec Frank-Gemmill, cor solo de l’Orchestre de chambre d’Ecosse.

Un espoir pour l’avenir ?

Ces campagnes et le travail inlassable de personnalités comme Mark Pemberton semblent avoir un impact. Le 24 janvier 2018, un comité gouvernemental a publié un rapport intitulé L’Impact potentiel du Brexit sur les industries créatives, le tourisme et le marché unique numérique. Le rapport reconnaît nombre des préoccupations ressenties par les acteurs du secteur de la musique classique et indique que « le gouvernement doit tenir compte des voix avertissant que les PME du secteur des industries créatives et du tourisme n’auront pas la capacité de gérer un nouveau système leur imposant une bureaucratie supplémentaire ». Concernant la liberté de circulation, le texte précise que « les industries créatives et les arts de la scène ont notamment besoin d’un système complétant la spontanéité qui définit les spectacles vivants […] le gouvernement doit chercher à maintenir la libre circulation des personnes pendant toute période transitoire ». Concernant l’accès à Creative Europe, il affirme que le gouvernement doit « s’engager à en faire un objectif des négociations pour garantir la participation continue du Royaume-Uni au programme Creative Europe ».  A la suite de ce rapport, le sous-comité des Affaires européennes a entendu le 7 février les témoignages de Mark Pemberton, Andrew Hurst, directeur général de One Dance UK, et Horace Trubridge, secrétaire général du Syndicat des musiciens. A l’heure où nous écrivons ces lignes, les résultats de ces entretiens ne sont pas encore connus.

Le gouvernement semble commencer à être attentif aux préoccupations du secteur culturel. Mais le Brexit devra aussi faire réfléchir les artistes. On ne peut ignorer que 51,9 % de la population du Royaume-Uni ne s’est pas sentie investie dans le projet européen. Comme le souligne Peter Tregear, « il est évident que, si vous êtes un interprète de musique classique occidentale, vous êtes déjà investi dans une notion de culture paneuropéenne. Le défi pour toute personne impliquée dans la culture occidentale est d’analyser comment mieux communiquer l’idée que ce que nous faisons véhicule un message positif. Que nous participons tous à un projet social et politique plus vaste. L’Union européenne en est une représentation, même très imparfaite. »

> Lire ici la version en langue anglaise du reportage.
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