Agent artistique : le musicien peut-il s’en passer?

Du 23 au 25 avril se tiendra à Londres le 28e sommet de l’International Artist Managers’ Association. L’occasion de faire le point sur le rôle des agents artistiques dans le milieu de la musique classique.
C’est un personnage récurrent du septième art. Pensez au héros cultissime de la comédie Broadway Danny Rose de Woody Allen… En 1984, le réalisateur y stigmatisait déjà la transformation d’une profession artisanale en voie d’extinction, dans un milieu du spectacle vivant rattrapé par l’industrie : celle d’agent artistique. En France, on l’appelle toujours “Monsieur Dixpourcent”. Etrange surnom. Il est issu de la commission que les agents prélevaient, jusqu’en 2010, sur le cachet des artistes qu’ils plaçaient. Aujourd’hui, cette commission est de l’ordre de 15 %. Contre 20 à 25 % dans les pays anglo-saxons. Dix pour cent, c’est aussi le nom de la série télévisée réalisée par Cédric Klapisch où nos compatriotes suivent, avec délectation, les déboires de ces chevilles ouvrières des carrières de stars. Sauf que derrière la fiction se cache une autre réalité. Celle d’un métier en pleine mutation. Fragilisé par l’émergence de nouveaux modes de communication, de promotion et de diffusion. A fortiori dans le milieu musical, où la crise du disque a opéré une profonde redistribution des cartes. La loi du 23 juillet 2010 relative aux réseaux consulaires, au commerce, à l’artisanat et aux services est venue semer le trouble, plaçant dans un même cadre juridique managers et agents. Si les premiers (plus répandus dans le milieu des musiques actuelles) y ont trouvé une reconnaissance juridique, ils dénoncent aujourd’hui, par la voix de l’Alliance des managers d’artistes et de leur président Didier Zerath, « une situation intenable, qui ne tient pas compte des spécificités et des réalités de chaque profession ». En attendant une éventuelle refonte de la loi, les agents artistiques doivent faire face à de nombreux défis.

Le premier est de rester indispensables, aux yeux d’artistes de plus en plus enclins à vouloir gérer leur carrière par eux-mêmes. Incontournable, l’agent artistique ? Nous avons posé la question à deux solistes à la carrière internationale. Le pianiste américain d’origine serbe Ivan Ilic, qui depuis quinze ans a choisi de faire cavalier seul. Et le violoncelliste Victor Julien-Laferrière, artiste de l’agence Musicaglotz, dont la carrière explose depuis son triomphe au dernier concours Reine-Elisabeth et sa récente Victoire de la musique dans la catégorie soliste instrumental.

Oui

Ivan Ilic : « Il est sain d’être responsable de son destin »

Vous êtes-vous toujours passé d’agent ?

Oui. Lorsque je suis arrivé en France en 2001, parler de gestion de carrière au conservatoire était tabou. Depuis 2003, j’ai donc presque tout fait tout seul. Il m’est arrivé quatre ou cinq fois de collaborer avec des agents ou chargés de diffusion. Mais les résultats ont toujours été plus maigres… voire inexistants !

Rester sans agent a donc été un choix délibéré ?

Au début, ce n’est pas un choix. Ça le devient lorsque quelques personnes commencent à vous suivre, et proposent de vous aider sous certaines conditions. On rêve tous de trouver la personne qui résoudra le problème de la recherche de concerts. Les musiciens se font souvent avoir. Pas parce que les gens veulent profiter d’eux. Mais parce qu’ils ont rarement les qualités nécessaires. Le métier de musicien est dur psychologiquement. Si on attend que quelqu’un d’autre fasse avancer les choses et que cette personne n’y parvient pas, le stress et la frustration peuvent être terribles. C’est beaucoup plus sain d’accepter la responsabilité de son destin. Depuis que je n’attends plus rien de personne, je suis plus heureux. Et le nombre et la qualité de mes concerts ne cessent de croître.

Quelles sont les réactions des organisateurs face au fait que vous vous représentiez vous-même ?

Je dirais que 75 % ne sont pas choqués, 20 % préfèrent avoir un contact direct et 5 % ne veulent passer que par des agents. Je crois que ce n’est pas tant la recommandation d’un agent qui importe, que celle d’une personne extérieure et crédible : un artiste, un autre organisateur de concerts, un journaliste…

Comment faites-vous pour trouver des concerts ?

Je passe énormément de temps sur internet et au téléphone. Pendant certaines périodes, je délaisse la musique et ne fais que ça. Mon activité de musicien me manque, mais c’est aussi passionnant. On découvre différentes cultures et manières de communiquer… c’est très enrichissant.

N’avez-vous jamais l’impression de ramer plus que les autres ?

Dans chaque agence, il y a des têtes d’affiche pour lesquelles la demande est, de loin, la plus forte. Cela se limite à 10 ou 15 % des artistes dans une liste. Je ne peux pas me comparer à ceux-là. En ce qui concerne les autres, qui ont des agents, mais attendent un résultat qui n’arrive jamais, j’ai l’impression de trouver plus facilement. Ou en tout cas de mieux contrôler la densité de mon agenda.

Et pour négocier vos cachets ?

J’avoue parfois manquer d’information. La première fois que j’ai contacté des organisateurs norvégiens, mes recherches m’avaient laissé penser que les cachets devaient être bien plus importants, car le niveau de vie est plus élevé. Résultat ? Toutes mes propositions ont été refusées !

Vous sentez-vous plus libre artistiquement ?

Vous avez mis le doigt sur un point essentiel. Personne ne connaît mieux que moi ce que je suis prêt à faire ou pas. Je peux réagir immédiatement à une proposition et c’est une force. J’aurais plus de mal à refuser un concert que je n’ai pas envie de faire si mon agent avait mis trois mois à convaincre le programmateur, avant de me préciser qu’il fallait jouer telle sonate de Chopin pour avoir le contrat.

Pensez-vous que notre époque soit plus favorable aux démarches telles que la vôtre ?

La majorité des interprètes français qui ont entre 20 et 30 ans sont décomplexés. Je les vois faire leur autopromotion sur les réseaux sociaux avec une aisance étonnante. Ce n’est pas plus mal. L’important est de réussir en étant en phase avec soi-même. Le chemin est ardu. Mais passionnant.

Non

Victor Julien-Laferrière : « L’agent est essentiel pour conduire une carrière »

A quel moment la question du choix d’un agent s’est-elle posée dans votre vie de musicien ?

Après le concours international du Printemps de Prague, que j’ai remporté en 2012. Quand on est un jeune musicien classique, la question n’est pas tant de savoir quand on doit prendre un agent que de savoir quand on peut le faire. L’issue de ce concours m’a semblé être le moment propice.

Comment se passe la recherche d’un agent ? Est-ce quelque chose que l’on apprend pendant ses études ?

Je crois que la gestion de carrière fait aujourd’hui partie du cursus de formation au conservatoire, en niveau Master. A l’époque où j’y étais, ce n’était pas le cas. Cela peut permettre de ne pas perdre trop de temps. L’entourage joue aussi un rôle déterminant dans le choix de l’agent. Les amis ou collègues avec qui on joue, certains professeurs… C’est ainsi que cela s’est passé pour moi. J’ai rejoint, en tant que soliste, l’agence qui s’occupe du trio Les Esprits, que je forme avec Adam Laloum et Mi-sa Yang.

Quand on est jeune, qu’attend-on de son agent ?

Trop d’artistes estiment que leurs agents ne leur trouvent pas assez de concerts. Quand ils en ont 120 par an ils en voudraient 140 ! L’agent n’est pas un promoteur. J’attends qu’il entretienne le lien avec les organisateurs. Qu’il les tienne au courant de l’évolution de mon répertoire. Qu’il s’assure de leur satisfaction et voie s’ils souhaitent me réinviter dans deux ou trois ans. Je ne voudrais pas relancer moi-même les producteurs : ce ne serait pas sain. L’agent a aussi un rôle de conseil. Lorsque j’ai deux propositions de concerts en même temps dans des lieux que je ne connais pas, il peut m’orienter.

Ce rôle de conseil entrave-t-il votre liberté artistique ?

Jamais. C’est peut-être une question de tempérament. J’ai déjà tellement de projets et d’envies artistiques que la question de l’élargissement du répertoire ou des collaborations ne se pose pas tellement.

Vous devez être depuis démarché par d’autres agents…

Surtout pour l’étranger. En France, pas tellement. Peut-être parce que les agents se connaissent. On peut espérer qu’il y ait, dans le milieu de la musique classique, un certain respect qui les incite à ne pas se marcher sur les pieds. En revanche, même si l’on se repose sur son agent pour sa carrière internationale, on peut avoir des agents locaux. C’est mon cas pour le Benelux, l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne.

La loi de 2010 a permis aux agents de monter leur commission à 15 % des cachets au lieu de 10 %, comme c’était la norme en France.Ne trouvez-vous pas cela trop élevé ?

Je n’ai jamais pensé que c’était trop élevé. Regardez les commissions des agents immobiliers, qui ont souvent moins de travail à produire ! J’ai en revanche entendu parler d’agents qui prélevaient une commission sur les bourses de leurs artistes, en profitant de leur manque d’expérience. Scandaleux !

Pensez-vous que notre époque permette de se passer d’agent plus facilement ? Que conseillez-vous à un jeune musicien dans la position de choisir un agent ?

Pour moi l’agent reste indispensable pour conduire sa carrière. Je pense plus judicieux de le choisir non en fonction du prestige, mais de la motivation qu’il manifeste à l’égard de sa personnalité artistique. Notre milieu est en pleine mutation. On a parfois l’impression de s’aligner sur les standards de la pop. Pour le meilleur comme pour le pire. Je préfère un agent qui, à la fin d’un concert, vous parle de musique plutôt que des mains qu’il faut que vous serriez.

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