Nouveautés romantiques pour piano

Alain Pâris 21/03/2018
Jusqu’à quel niveau de découvertes peuvent nous entraîner les musicologues avec leurs éditions Urtext ? Etat des lieux avec le répertoire pour clavier de Beethoven à Janacek.
Lorsque fut entreprise l’édition monumentale des œuvres de Liszt en 1970 (Editio Musica Budapest), la musicologie ne parlait pas la même langue qu’aujourd’hui. Je m’explique : l’héritage éditorial était lourd, encrassé, pas toujours rigoureux. Il y avait du pain sur la planche et il serait injuste de jeter la pierre à ceux qui ont eu le mérite de s’investir dans une telle entreprise. Mais avec la disparition de l’univers communiste, les méthodes ont changé. En outre, pour la musique de Liszt, on ne cesse de découvrir des versions différentes d’une même œuvre, avec des manuscrits éparpillés dans toute l’Europe au hasard des voyages de notre musicien. Tout ceci pour expliquer que le texte de certaines pièces fondamentales que l’on considérait comme coulé dans le bronze a pu être remis en cause ou complété par des apports inédits. D’où l’apparition, dans cette édition monumentale, d’une série de volumes supplémentaires tenant compte des variantes et des versions antérieures. C’est l’objet du “Suppl.8” des œuvres pour piano consacré aux dix dernières Rhapsodies hongroises et à quelques pièces isolées dont la Marche de Rakoczi. Mais attention, si vous perdiez déjà votre latin (pardon, votre magyar) entre la “numérotation piano” et la “numération orchestre”, vous allez être servis.
Dans le présent volume, les Rapsodies hongroises (sic) nos 12-21 (donc le premier jet) correspondent aux versions définitives des Rhapsodies hongroises n° 5, 15, 11, 7, 10, 11, 12, 8, 6/12, 14. Et avec des textes sensiblement différents, deux d’entre elles provenant d’habiles synthèses. C’est absolument passionnant de suivre ainsi le parcours créateur de Liszt avec le commentaire éditorial d’Adrienne Kaczmarczyk qui explique d’où viennent les thèmes hongrois et en quelles circonstances Liszt a conçu chaque rhapsodie.
Toujours sous la plume de Liszt, deux nouvelles éditions Urtext des Trois Etudes de concert (les trois Caprices poétiques) paraissent simultanément. Celle de Leslie Howard (Peters) et celle d’Adrienne Kaczmarczyk (Editio Musica Budapest). Toutes deux s’appuient sur le manuscrit conservé à Royaumont, corrigeant en bien des endroits les deux éditions d’époque ; toutes deux intègrent également les variantes retrouvées à droite et à gauche. Mais Howard, qui a parcouru l’Europe entière à la recherche d’inédits pour réaliser son enregistrement intégral de la musique pour piano de Liszt, va parfois plus loin avec quelques découvertes supplémentaires. Dans son commentaire critique, c’est la vision de l’interprète qui prime, pragmatique. L’édition hongroise est plus explicite sur le plan musicologique et plus facile à lire d’un point de vue typographique. Elle reproduit en outre la première page du manuscrit. A chacun de faire son choix.
Chez Henle, une autre vision du piano lisztien, l’Urtext de sa paraphrase de concert sur l’Ouverture de “Tannhäuser” (en réalité une transcription). Diabolique !

L’infatigable Jonathan Del Mar poursuit son intégrale des sonates pour piano de Beethoven chez Bärenreiter avec l’op. 7, l’op. 26 (Marche funèbre) et l’op. 31 (avec La Tempête). On notera que l’op. 26 est la première des sonates de Beethoven dont on possède le manuscrit (conservé à Cracovie), qui sert bien entendu de base à cette édition. Je ne reviens pas sur les qualités des précisions éditoriales qui induisent une approche d’interprétation plus vivante et diversifiée que par le passé. Je reviendrai par contre sur une erreur que j’ai commise dans une précédente chronique à propos des reprises au da capo du menuet ou du scherzo : si Beethoven indique parfois qu’il ne faut pas les jouer (comme ici dans l’op. 26), il faut comprendre qu’en l’absence de précision à ce sujet, on doit faire les reprises au da capo. Dont acte !
A mettre en regard, l’édition des sonates pour piano de Beethoven entreprise par Norbert Gertsch et Murray Perahia chez Henle pour remplacer progressivement celle de l’édition monumentale publiée au cours des années 1970. Dernier volume paru, la Sonate n° 27 op. 90, avec une intéressante explication des va-et-vient entre Beethoven et son éditeur, qui ont donné lieu à plusieurs variantes et corrections. En complément de la ­préface, l’analyse de Murray Perahia, d’une simplicité et d’une clarté sans le moindre jargon musicologique inutile, nous donne l’impression de l’entendre jouer cette sonate. Merci à l’éditeur pour la présentation trilingue des textes.

De Janacek, les quatre pièces pour piano Dans les brumes, plus connues sous leur titre allemand (Im Nebel) ou anglais (In the Mists), constituent l’ultime contribution du musicien morave à la littérature pianistique. Atmosphère debussyste, parfois curieusement hispanisante, écriture très “bémolisée” ; l’essentiel se trouve entre les portées, sur le ton de la confidence ou de la tristesse, un père qui crie sa douleur après la mort de sa fille. En 1922, une dizaine d’années après la création du cycle, le pianiste Vaclav Stepan reçut les conseils de Janacek qu’il nota précieusement et reporta dans la seconde édition (1924) avec l’approbation du compositeur. Elle a servi de base à la nouvelle édition publiée chez Henle, réalisée par Jiri Zahradka, avec un commentaire critique qui détaille les modifications apportées par Stepan sous le contrôle de Janacek.

Du côté de chez Brahms, au rayon des tirés à part chez Henle, la Sonate pour piano n° 3 op. 5. Les trois sonates figuraient dans le volume 4, série III, de l’édition intégrale, volume préparé par Katrin Eich. La troisième est donc maintenant disponible séparément mais, comme toujours, avec une version réduite des commentaires et analyses.
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