Suzanne Giraud : écrire le rêve

Benoît Menut 21/03/2018
Rencontre avec Suzanne Giraud, compositrice amoureuse de la Renaissance italienne et de littérature.
D’emblée, la conversation s’oriente vers l’une des passions de Suzanne Giraud : la Renaissance. Grande lectrice, la compositrice a découvert le charme du 16e siècle dans les livres, qui l’ont sensibilisée à cette extraordinaire période d’ouverture pour les arts. Portée par la curiosité insatiable qui la caractérise, Suzanne Giraud a ensuite aimé son architecture, toute d’harmonie et d’équilibre, sa peinture, son histoire et, enfin, sa musique, avec une immense admiration pour Monteverdi, Josquin Desprez, Ockeghem ou encore Pierre Certon. D’un tempérament passionné, elle ira même enseigner le contrepoint renaissance au Conservatoire de Paris, synthétisant ainsi les notions de savoir, de créativité et de transmission.

Calculs et rêves

La quête de l’équilibre par les proportions, le travail autour d’une structure que l’on suit tout d’abord puis, comme par jeu, dont on s’affranchit, ont été l’identité de son écriture pendant plusieurs années, comme dans le vaste cycle des huit Envoutements, ou encore dans deux œuvres orchestrales aux titres évocateurs : Ton Cœur sur la pente et To One in Paradise.

 « J’ai été frappée par l’impression de paix et d’unité qui se dégageait des merveilleux bâtiments de la Renaissance et j’ai voulu transcrire ce sentiment d’élévation, ce mouvement de la terre vers le ciel. J’ai pris beaucoup de plaisir à me servir de mon intérêt pour le calcul fractal comme matière à penser dans ces pièces. J’ai construit des schémas sonores ressemblant à des façades de bâtiments et j’ai créé des sonorités bien différenciées pour caractériser les différents éléments au sein des pièces, comme de petits personnages qui dialoguent, s’invectivent, se coupent la parole, interagissent… Voyez-vous, j’aime le jeu de construction, le calcul… Et l’écriture renferme tout cela, associée bien entendu à l’ineffable, à la matière que procurent les rêves. »

De Scelsi à Murail

Dès lors, qu’y avait-il de mieux que l’Italie pour découvrir les chefs-d’œuvre du passé ? C’est aussi là-bas qu’elle élargit son horizon sonore, d’abord en suivant l’enseignement de Franco Donatoni, puis en rencontrant régulièrement Giacinto Scelsi, notamment au cours de sa résidence à la villa Médicis, entre 1984 et 1986. Ce dernier a embarqué Suzanne Giraud dans un travail « au cœur du son ». « J’ai toujours eu une oreille harmonique très fine et pour moi l’assemblage des sons est avant tout une affaire de couleurs. Le travail autour des timbres instrumentaux a été passionnant. J’ai fait évoluer cela avec Tristan Murail, dans la joie de l’aventure sonore. » La joie des transports m’ayant fait arriver en retard à notre rendez-vous, Suzanne Giraud en a profité pour flâner en librairie, dans ce vaste océan des possibles découvertes. A croire que la littérature a dans sa vie une place presqu’aussi importante que la musique. Elle a d’ailleurs hésité entre une carrière littéraire et la composition. Suzanne Giraud nous confie qu’elle écrit des poèmes, puis évoque ses écrivains favoris : Pascal Quignard (avec lequel elle a récemment créé le magnifique Chant du Marais pour trois chanteuses, violoncelle et récitant), Mary Shelley, Rimbaud, Mellin de Saint-Gelais, Pétrarque… Comment s’étonner dès lors de ce foisonnementd’œuvres chorales dans son catalogue ? Musique des mots, évocations poétiques, rythmes et prosodie… tout cela tend naturellement vers la musique vocale, mais appelle aussi la musique instrumentale : il arrive à la compositrice de retranscrire ses lectures vers la musique “pure”, c’est-à-dire sans texte apparent.

« Quand j’écris, je chante »

Lorsqu’on écoute ne serait-ce que quelques extraits de ses deux opéras, Le Vase de parfums et Caravaggio, on sent vivement cette synthèse si particulière qui caractérise une grande partie de la personnalité musicale de la compositrice : de la conscience du passé et de la maîtrise des techniques musicales anciennes jaillit l’idée du son en tant que matière, spectre sonore, et cela dans un sentiment constant de joie de l’écriture, porté par ces « petits personnages » sonores qui participent au discours, comme dans un théâtre fantasmé. « Quand j’écris, je chante », nous dit simplement celle qui – amour de l’histoire oblige – garde une certaine distance avec les querelles esthétiques, car « l’histoire bégaye ».
Restons donc dans ce qui lui importe davantage, le domaine du rêve : « Livrer une œuvre au monde, c’est faire voyager les auditeurs, les embarquer dans un discours, mais pas dans une atmosphère. On traverse ainsi différents états. L’onirisme m’est primordial ; je fais d’ailleurs des rêves très précis dont je me souviens plutôt bien. C’est assez proche de l’écriture, raconter ses rêves, les sortir de soi. J’ai au réveil des représentations mentales que je retravaille. Et j’aime les contes, le fantastique. J’ai d’ailleurs toujours aimé la forêt, ce théâtre des songes. J’aime y écrire. La forêt calme, la forêt soigne. »

Suzanne Giraud en cinq dates

1958    Naissance à Metz.
1984-1986    Pensionnaire à la villa Médicis.
2004     Création de l’opéra Le Vase de parfums (mis en scène d’Olivier Py); création du Concerto pour violoncelle par Anne Gastinel.
2012     Création de l’opéra Caravaggio, avec le contre-ténor Philippe Jaroussky dans le rôle titre, à Metz.
2017     Professeur de composition au CRR de Paris.

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