L’angoisse de la page blanche chez les compositeurs

Laurent Vilarem 21/03/2018
Si le cliché de l’écrivain devant sa page blanche appartient à l’imaginaire collectif, plus rares sont les visions d’un compositeur qui “sèche” devant sa page ou son ordinateur. Pourtant l’angoisse du silence existe chez le compositeur. Comment prévenir les crises créatrices ? Comment y remédier ?
Les exemples célèbres abondent. Eternellement annoncée, la Symphonie n° 8 de Sibelius fut reportée à plusieurs reprises au début des années 1930. Affaibli par l’alcool et la solitude, Sibelius ne parvient pas à l’achever. Lorsque le chef d’orchestre Serge Koussevitzky annonce pour la saison 1932-1933 la création tant attendue, le musicien finlandais répond : « Je suis très perturbé à ce sujet. S’il vous plaît n’annoncez pas cette création. » Les espoirs de toute première seront anéantis à l’hiver 1943 lorsque Sibelius jettera ses esquisses dans sa cheminée. Quasiment contemporaine, L’Atlantide de Manuel de Falla est également restée inachevée. En 1927, le compositeur espagnol découvre un texte du poète Jacint Verdaguer i Santalo. Rapidement, il orchestre le prologue puis apprend que Milhaud et Claudel projettent une œuvre presque identique sur Christophe Colomb. Sa « pauvre Atlantide » sera le fardeau de Falla, jusqu’à son exil et sa mort en Argentine en 1946. Bien sûr, certains compositeurs sont condamnés au silence par la maladie ou la folie. Mais il arrive qu’à l’intérieur d’une carrière sans problème de santé, un créateur ait des passages de stérilité artistique, où, tout en continuant à écrire, il ne publie rien ou ne parvient pas à terminer une œuvre.

A la sortie du Conservatoire

Parmi ces épisodes, le plus douloureux se situe peut-être durant les études ou la sortie du conservatoire. Si certains compositeurs comme Ravel ou Britten ont trouvé leur manière dès l’âge de 20 ans, d’autres, plus tardifs, doutent désespérément de trouver leur style. György Kurtag attendit l’âge de 33 ans pour publier son Quatuor à cordes op. 1 (1 959). Ayant obtenu une bourse pour étudier à Paris, Kurtag suit les cours de Messiaen mais n’ose rencontrer Pierre Boulez de peur de lui présenter un ouvrage qui le déçoive.
C’est sa rencontre décisive avec la psychologue Marianne Stein qui lui montrera la voie vers son propre style, c’est-à-dire des œuvres courtes où le silence joue un rôle fondamental. Paradoxalement, la figure d’un professeur intransigeant ou associé à une esthétique sévère, peut parfois servir de frein. Le compositeur Régis Campo raconte qu’Alain Bancquart, son premier professeur au Conservatoire de Paris, lui causa une étrange perte de repères. « Je venais de Marseille et n’avais eu jusqu’alors aucun problème à composer. Soudain, Bancquart me donne des devoirs à faire à la maison dans un style microtonal ou post-sériel. Je me trouvais devant un mur, car cela n’avait pas de résonance en moi. » Le compositeur a réagi très rapidement en partant étudier trois mois plus tard auprès de Gérard Grisey.

Traitement par l’hypnose

L’angoisse de la page blanche peut également survenir à la suite d’une période de perte d’estime de soi. La dépression de Rachmaninov est restée célèbre. Paralysé par l’accueil désastreux de sa Symphonie n° 1 en 1897, le compositeur russe plonge dans un silence de trois ans. Ce n’est qu’en suivant le traitement du docteur Nicolas Dahl par l’hypnose qu’il reprend confiance en lui et écrit le célèbre Concerto pour piano n° 2. Précédemment cités, De Falla et Sibelius ont été confrontés à la difficulté de faire évoluer leur style, sous la pression de la jeune génération. Frédéric Durieux, compositeur et professeur de composition au Conservatoire de Paris, a lui aussi connu une période de remise en question à la fin de sa trentaine : « C’est arrivé à une période de ma vie où j’ai dû reconsidérer mon projet artistique. Il y avait une certaine évolution esthétique à faire, je sentais que j’étais à la fin d’un style. Cette période de doute a duré trois ans. Je composais, mais je jetais tout. La confiance est revenue lentement, il a fallu assumer. Heureusement que j’avais un poste d’enseignant pour garder un certain confort matériel, d’autant que j’avais des enfants en bas âge. Mais il m’a fallu recommencer et persévérer encore. Le plus important est de se poser les bonnes questions et de tâcher d’y répondre avec le plus de lucidité possible .»

Des années de silence

Une telle période de remise en cause peut être salvatrice. Giacinto Scelsi profita d’un séjour dans un hôpital psychiatrique en Suisse pour se forger un style personnel. Durant toute une année, le compositeur italien ne joue qu’une seule note sur le piano du sanatorium (un la bémol), et après de nombreux voyages, il écrit Quattro Pezzi su una nota sola, qui, comme leur nom l’indique, sont quatre courtes pièces fondées sur une seule et même note. De même, Arvo Pärt laisse passer un silence absolu de cinq ans après sa Symphonie n° 3 (1971) pour revenir avec ses célèbres œuvres “tintinabulantes” comme Für Alina et Tabula rasa. Scelsi et Pärt arrêtent la musique puis la retrouvent grâce au plaisir d’une seule note, pour l’un répétée dans différentes configurations et hauteurs, pour l’autre dans des résonances de cloches. D’abord le silence, puis le retour au phénomène sonore dans ce qu’il a de plus direct et de plus simple.

Crises méthodologiques

Parmi les épisodes de l’écriture musicale, il en est un toutefois, qui reste fondamental : l’ouverture et le début de l’œuvre. Frédéric Verrières y voit l’épisode clé de l’inspiration : « Je n’ai pas d’angoisse de la page blanche, mais j’ai des crises méthodologiques. Dans ma pièce créée au dernier festival Présences, je travaillais pour la première fois sur l’idée d’un piano augmenté. Je ne l’avais jamais fait, si bien que je ne pouvais pas m’appuyer sur une méthode. J’ai été obligé de réécrire la pièce plusieurs fois. La première version ne m’avait pas plu. » Une œuvre prototype, qui génère des retards importants, mais ceux-ci restent à relativiser quand on sait que Debussy a rendu au début du 20e siècle des œuvres avec quatre ans de retard : « On a terminé la pièce de Présences deux heures avant la générale. Je n’ai jamais différé une commande, mais l’impulsion créatrice reste déterminante et possède son propre rythme. Je ne tiens pas à être un compositeur qui s’appuie sur une méthode éprouvée depuis vingt ans. Souvent, les compositeurs très productifs écrivent en réalité toujours un peu la même pièce. Pour moi, chaque œuvre génère sa technique à apprendre. » Seul conseil éprouvé par Verrières : écourter, autant que possible, la phase de conception. « Le compositeur François Sarhan se réserve uniquement une semaine de préparation. Pour trouver l’idée d’une pièce, il faut rester pragmatique. De nos jours, on peut rapidement faire le tour des sources avec tout ce qu’on trouve sur internet, alors que je prends souvent plus d’un mois de réflexion pour commencer l’écriture. Je ne peux nier que cela me fait perdre un temps précieux, car avoir du rendement créatif est bon pour la carrière, les finances et le développement personnel. Je rattrape ensuite mon retard, mais au prix de journées de quatorze heures. Je ne sais pas si je pourrai suivre ce rythme toute ma vie. » Avec les élèves de sa classe du CRR de Marseille, Régis Campo fait un constat similaire sur les préludes et incipit : « Tout est dans le désir et l’envie. Souvent, mes étudiants ont une première mesure qu’ils n’arrivent pas à développer. Mon rôle est de clarifier leur projet. Très fréquemment, ils ont l’obsession d’accumuler beaucoup de notes. Je leur dis alors : quand vous n’avez plus d’idées, la meilleure façon n’est pas d’en chercher une nouvelle, mais de rester sur votre idée de base. L’impulsion initiale est souvent la seule qu’il faut garder, car elle agit comme un coup de foudre : c’est elle qui permet, comme dans une relation, de trouver des possibilités pour alimenter le désir d’écriture. »

Bloqué à l’intérieur d’une pièce

Les voyages et la rencontre avec les interprètes peuvent également prévenir contre l’angoisse de la page blanche. Mais comment faire quand on est “bloqué” à l’intérieur d’une pièce ? Au Conservatoire de Paris, Frédéric Durieux est à la fois le miroir et l’aiguillon de l’étudiant : « Parfois, il y a un côté très technique. Une étudiante avait choisi un effectif saxophone, contrebasse et percussions, mais n’arrivait pas à le faire sonner à sa guise. Comme elle avait des habitudes d’écriture, elle demandait aux instruments des choses qu’ils ne pouvaient pas faire. Et comme elle n’avait jamais composé auparavant pour cette formation, ses réflexes ne fonctionnaient pas. Nous avons regardé ensemble pour voir ce qui était possible. Parfois, les instruments ont leur propre résistance : il faut trouver le point de rencontre entre eux. » L’un des exemples les plus célèbres de panne d’inspiration concerne Henri Dutilleux. Au début des années 1980, le compositeur écrit le concerto pour violon L’Arbre des songes. Aux deux tiers, le musicien s’arrête et ne sait plus comment continuer. Un an passe jusqu’à ce que Dutilleux trouve la parade en imaginant un interlude, sous la forme d’un accord de l’orchestre autour de la note la, une trouvaille insolite considérée aujourd’hui comme l’une des plus fulgurantes idées poétiques de son auteur.

Des raisons “techniques”

Entre doutes et déceptions, il n’existe ainsi probablement pas de solutions miracles concernant la crise d’inspiration. Certains compositeurs du passé comme Edgar Varèse ou Harry Partch se sont arrêtés de composer durant une dizaine d’années pour des raisons techniques : l’époque ne leur fournissait pas les instruments acoustiques ou électroniques dont ils rêvaient. C’est à l’avènement de la bande magnétique que Varèse écrivit ses Déserts. Il faut savoir s’armer de patience, accepter les arrêts et les temps morts car, l’exemple le montre, la musique surgit souvent quand on l’attend le moins. Des musiciens aussi lassés de la composition que Gioacchino Rossini ou Jacques Brel sont en effet revenus de leur silence, pour affronter la mort (le premier dans La Petite Messe solennelle, le second dans son album “Les Marquises”). De même, Olivier Greif, ancien assistant de Luciano Berio et représentant des idées de Sri Chinmoy, sortit de sa retraite spirituelle, pour composer en quelques années un corpus gigantesque d’œuvres tourmentées, en prémonition (peut-être) de sa mort inattendue en 2000.

Quant au ­regretté Renaud Gagneux, disparu le 24 janvier dernier, le compositeur professait avoir totalement abandonné la musique. Après avoir fait paraître une tribune incendiaire sur le milieu musical et l’inutilité de la création à la fin des années 1990 dans Le Nouvel Observateur, le compositeur s’était adonné à d’autres passions, telles que le Japon ou l’histoire de Paris. Mais la musique était revenue dans sa vie, sans même qu’il s’en rende compte, à la suite de sa passion pour les haïkus de Buson, Bashô et Issa. Des haïkus pour piano d’une belle et délicate plénitude.
Vous avez été confrontés à des pannes d’inspiration, à l’angoisse de la page blanche ? Témoignez sur www.lalettredumusicien.fr
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