Former les musiciens au CA : l’exemple du CNSMD de Paris

Suzanne Gervais 11/04/2018
Comment préparer les musiciens à devenir professeurs d’enseignement artistique ? Le CA est une spécialisation pédagogique qui attire de plus en plus les interprètes. Entretien avec Serge Cyferstein, responsable du département de pédagogie du Conservatoire de Paris.
Comment est né le cursus de formation au CA ?
Cette formation a été mise en place au Conservatoire de Paris en 1992, période de grande effervescence pédagogique et d’essor des conservatoires : c’est au cours de cette décennie que les Cefedem, pour former au DE, ont été créés. Le CNSMD de Lyon nous a suivis. Le CA existait depuis les années 1970, mais la formation manquait de structuration. Des sessions ponctuelles étaient confiées à des formateurs, sans régularité. La demande de qualification des musiciens allait crescendo et il fallait leur proposer une formation claire et nette, bien structurée. Tout l’intérêt du cursus de préparation au CA est de se frotter à d’autres pédagogies. Le partage d’expériences est central et très formateur. Les élèves sont confrontés à d’autres conceptions de l’enseignement. Il y a des cultures pédagogiques très différentes selon les instruments, c’est indéniable : un claveciniste n’aura pas les mêmes habitudes qu’un tubiste.
En quoi consiste exactement la formation ?
Les enseignements pratiques et techniques côtoient des cours théoriques. Côté pratique, les leçons de didactique de l’instrument permettent aux élèves de donner un cours – individuel ou collectif – sous le regard d’un professeur chevronné. Les élèves apprennent à construire un cours, les notions de répertoire, de posture ou de physiologie. Ils participent aussi à des sessions de pédagogie du rythme, d’improvisation… La science de l’éducation est l’une des disciplines théoriques les plus importantes. Les élèves font connaissance avec la pensée des grands pédagogues de l’histoire. Un cours d’esthétique, arts et littérature assure une ouverture culturelle leur permettant de croiser la musique et les autres arts. Ce que l’on demande de plus en plus aux musiciens, enseignants comme aux concertistes.
La formation fêtera bientôt ses 30 ans. Comment a-t-elle évolué ?
Elle est devenue plus souple et nous avons fait en sorte de nous adapter aux impératifs de la vie du musicien professionnel. Au début, on tournait autour de 900 heures pour une formation de deux ans. Le désir de trop bien faire est parfois contre-­productif. N’oublions pas que c’est une spécialisation offerte à des musiciens de haut niveau, qui enseignent, jouent beaucoup et, pour certains, passent des concours d’orchestre. Nous avons donc allégé le nombre d’heures : entre 700 et 750, avec de nombreuses dispenses qu’on appelle “validations d’acquis antérieurs”. On tombe souvent à 500 heures de formation. Nous sommes aussi passés d’une formation de deux ans à une formule plus souple qui peut s’étaler de deux à quatre ans.
En septembre, nous mettrons progressivement en place, avec le CNSMD de Lyon, la formation au CA par validation des acquis de l’expérience (VAE). Le diplôme permettra la validation d’un parcours professionnel et personnel.
La formation continue ne risque-t-elle pas d’être délaissée ?
Ce ne sont pas les mêmes profils. Les gens qui vont postuler à la formation par VAE seront des musiciens plus expérimentés, avec une carrière déjà dense derrière eux. La moyenne d’âge sera sans doute plus élevée. En outre, l’éloignement géographique jouera aussi un rôle : malgré les aménagements que nous avons mis en place pour faciliter le suivi de notre formation, il reste impossible, pour certains professeurs qui vivent à l’autre bout de la France, de se rendre régulièrement à Paris, ou même à Lyon. Suivre la formation au CA quand on est déjà en poste implique quelques sacrifices, notamment l’aménagement de son emploi du temps.
Quels sont vos critères lors du concours d’entrée ?
On vérifie que le candidat est musicien de haut niveau. Il est dispensé du concours s’il est diplômé d’un conservatoire supérieur. Sinon, il passe une épreuve d’exécution instrumentale. D’autres épreuves, comme le commentaire d’écoute, permettent de vérifier la qualité de son oreille, son rapport au répertoire. Une épreuve de culture générale teste la capacité du musicien à réfléchir à des questions pédagogiques qui dépassent le cadre musical. Et puis, il nous fait part de ses motivations à enseigner. Nous avons chaque année 70 candidats pour 25 à 33 places.
Quel est le profil de vos élèves ?
Nous recrutons sans limite d’âge, contrairement aux autres formations du CNSMD. La fourchette est large, de 22 à 40 ans, avec une moyenne autour de 28 ans. De plus en plus de musiciens suivent cette formation dans la foulée de leurs études d’instrument. Une grande partie d’entre eux sont d’anciens élèves de Paris et de Lyon. Nous proposons une formation au CA pour quasiment l’ensemble des instruments, sauf certaines spécialités, comme le violon baroque. Nous allons bientôt ouvrir la formation à l’accompagnement piano : le besoin est pressant. Cette année, on a ouvert le CA à la formation musicale. C’était plus que nécessaire, car les conservatoires peinent à trouver des profs de formation musicale qualifiés.
Qu’en est-il des musiques actuelles et traditionnelles, grandes absentes du CA, mais en plein essor dans les conservatoires ?
Nous avons ouvert le CA au jazz il y a six ans, mais ni Lyon ni Paris n’ont de formation pour les musiques actuelles et les musiques traditionnelles… Aujourd’hui, seuls les deux CNSMD forment au CA. On peut tout à fait imaginer que cette formation ne reste pas l’apanage de ces derniers et qu’un certain nombre de pôles supérieurs ouvrent des formations pour complé­ter l’offre en musiques actuelles et traditionnelles. Ce n’est pas une utopie.
Certaines disciplines bénéficiant d’un CA, font néanmoins l’objet de mécontentement, comme ceux de directeur et de composition…
La formation au CA de directeur est ouverte au compte-gouttes, tous les quatre ans, depuis 2008. Nous avons formé trois promotions d’une dizaine de directeurs. Bien qu’il y ait en ce moment une pénurie de directeurs et de directrices, c’est un bassin d’emplois qui reste assez limité avec 150 CRR et CRD, donc 200 à 250 postes en comptant les directeurs et les postes d’adjoints. Et puis le métier de directeur demande aujourd’hui tellement de qualités différentes ! On veut un profil à la fois artiste, pédagogue, décideur, féru de politique culturelle, capable de diriger ses équipes… Il n’y a pas suffisamment de candidats regroupant toutes ces qualités pour ouvrir un concours tous les ans. Quant au CA de composition, il existe dans les textes officiels depuis l’été 2016, mais nous ne l’avons pas encore mis en place, contrairement à Lyon, qui propose aussi une formation au CA d’écriture. Il faut recruter des enseignants et construire un cursus : cela demande du temps. Nous avons d’autres priorités, notamment le CA d’accompagnement, qui est plus urgent. Il y a beaucoup plus de postes… et les candidats pianistes sont nombreux.
Comment former des musiciens déjà professionnels ?
Il faut faire un travail à la carte. Les profils, les âges et l’expérience sont si différents au sein d’une même promotion, entre un chanteur qui a déjà fait une belle carrière et qui décide de se former au CA à 38 ans et un violoniste qui sort du CNSMD à 22 ans. Le défi est de taille pour nos formateurs. S’il y a des cours théoriques, la formation n’est ni académique, ni scolaire. Le travail de terrain est important : outre le projet pédagogique, un stage dans la classe d’un professeur de CRR conclut la formation. Il est intéressant de comparer avec l’étranger. Il y a des masters de pédagogie de qualité en Suisse, en Belgique ou encore en Allemagne, mais ce sont des formations moins denses, davantage imbriquées dans la formation initiale. Plusieurs écoles supérieures européennes sont intéressées par la spécificité française du CA, complète et performante. Le taux d’insertion de nos élèves dans les établissements avoisine les 100 %.
On demande de plus en plus aux musiciens de lancer des projets pédagogiques à vocation sociale.
Les musiciens doivent travailler avec les écoles, mais aussi les hôpitaux, les prisons… A ce sujet, le projet pédagogique est le gros morceau de la formation au CA. Il permet à nos étudiants d’expérimenter une pédagogie autre que le traditionnel face-à-face professeur/élève. Ils sont de plus en plus nombreux à mener leur projet à l’étranger, dans des conditions parfois très différentes de celles d’un conservatoire. Certains sont partis dans les favelas de Sao Paolo, pour travailler avec des enfants participant à un programme d’éducation musicale, petit avatar brésilien d’El Sistema. Cette année, nous avons envoyé des élèves dans un camp de réfugiés syriens, près d’Athènes, avec Démos. De telles initiatives montrent que le musicien enseignant est de plus en plus engagé dans la société.
Le métier d’enseignant a décidément beaucoup évolué…
Il est devenu complexe, car bien plus diversifié qu’il y a vingt ans. L’éventail des compétences demandées est bien plus large. D’un point de vue strictement musical, un professeur d’enseignement artistique forme des élèves, de l’initiation jusqu’à un niveau professionnel : l’amplitude est énorme. Et, surtout, on attend d’un professeur diplômé du CA qu’il soit ouvert pour ­travailler en lien avec d’autres disciplines. Ce n’est pas tout : il doit être capable de défendre un projet auprès de la direction du conservatoire, mais aussi des élus. Il doit monter un budget, écrire des courriers, convaincre… l’enseignant a désormais une place centrale dans son établissement et sur son territoire. Il doit proposer et animer des projets pédagogiques avec ses collègues, faire appel à des artistes invités et participer au rayonnement du conservatoire hors les murs, connaître le fonctionnement des autres institutions culturelles de son territoire… C’est un changement de paradigme important : auparavant, ces missions étaient réservées aux directeurs et le professeur restait dans sa classe, à faire un travail d’artisan de très haut niveau. A l’heure actuelle, les professeurs font preuve d’un engagement social, voire politique.
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