Instruments rares : une nouvelle tendance de la création

Laurent Vilarem 11/04/2018
Thérémine, octobasse, harmonica de verre, cabrette… Ces instruments fascinent par leur aspect insolite et passionnent les compositeurs d’aujourd’hui. Et si l’avenir de la musique contemporaine se trouvait
dans ces instruments autrefois si longtemps délaissés ?
En novembre prochain, le festival Ars Musica de Bruxelles, l’une des plus importantes manifestations de musique contemporaine en Europe, consacrera sa programmation aux instruments rares ou oubliés. Sous la bannière de “l’Inouïe”, le festival bruxellois fera entendre des œuvres insolites, comme un concerto pour orgue de barbarie de Marius Constant, des œuvres pour ondes Martenot ou un nouveau concerto pour thérémine de Régis Campo. Tout d’abord, qu’entend-on par instrument rare ? C’est le plus souvent un instrument dont on a arrêté la fabrication ou dont la facture a été dépassée par la technologie. Jusqu’aux années 1970, l’harmonica de verre était ainsi relégué aux vitrines des musées en raison de la présence de plomb dans le verre, causant des risques de saturnisme pour l’interprète. De même, des instruments comme les ondes Martenot ou le thérémine furent rapidement remplacés par l’électronique, ne laissant que le souvenir d’œuvres d’Olivier Messiaen pour le premier, et de musiques de films de science-fiction des années 1950 pour le second. Pourtant, une nouvelle génération de musiciens se saisit désormais de l’héritage de ces instruments, suscitant de nouvelles œuvres ou recréant des copies parfaites des prototypes disparus. Dernier exemple en date : la commande de l’Orchestre symphonique de Montréal de trois octobasses à l’atelier vosgien de Jean-Jacques Pagès, cette contrebasse géante de 3,87 mètres et 130 kg que Berlioz désirait pour son Te Deum.

Une plongée dans l’inédit

Comment écrire pour un instrument rare ? L’exemple du thérémine est révélateur. Inventé par l’ingénieur russe Lev Sergueïevitch Termen en 1919, l’instrument possède un timbre sinusoïdal reconnaissable entre tous. Mais c’est dans son geste que réside son unicité : ni frotté, ni touché, ni frappé, il se joue avec des gestes dans l’air. Une particularité qui a séduit le compositeur Régis Campo : « J’ai immédiatement été fasciné par la dimension corporelle du thérémine, mais il m’a fallu du temps pour trouver un concept qui transcende l’instrument. Je n’avais pas le timbre dans l’oreille et aucune référence d’œuvres du passé. Composer un concerto pour le thérémine revient un peu à poser soi-même des pierres dans un désert. Au début, j’avais envisagé d’écrire un concerto classique en trois mouvements. Mais le timbre de l’instrument était si original qu’il m’a fallu chercher un nouveau vocabulaire. » Après des conversations avec le directeur d’Ars Musica, Bruno Letort, ainsi qu’avec la soliste du concerto, Carolina Eyck, le compositeur a opté pour une œuvre intitulée Dance Floor with Pulsing, où le thérémine est utilisé de façon très rythmique. Quant à l’incertaine postérité de l’œuvre due à la rareté de l’instrument, Régis Campo entend rester sur un terrain purement esthétique : « Un créateur qui ne pense pas à la postérité de son œuvre est un menteur ! Mais réfléchir de façon purement pragmatique est un mauvais calcul. Lorsque Ravel a ajouté un saxophone dans le Boléro, ou un éoliphone dans Daphnis et Chloé, il n’a pas pensé au risque que son œuvre soit moins jouée. Comme le thérémine est inouï, il fallait trouver une structure musicale qui rende l’utilisation de l’instrument irremplaçable. »

Des programmations renouvelées

Ce type de recherches permet aussi de faire le lien entre création et patrimoine musical, et engendre ainsi de saisissants renouvellements du répertoire, comme en atteste la pièce Harmonica (2007) de Jörg Widmann couplée aux rares œuvres que Mozart écrivit pour l’harmonica de verre. De même, certains instruments oubliés offrent la possibilité de renouer avec des pans méconnus de notre héritage culturel. Ainsi, Thierry Pécou a composé l’année dernière un concerto pour cabrette avec l’Orchestre d’Auvergne, pour le cabrettaïre Jacques Puech, rare musicien à jouer de cet instrument auvergnat situé entre la cornemuse traditionnelle et la musette de cour.
Concernant les instruments baroques, le problème est sensiblement différent. Si les compositeurs contemporains ont régulièrement écrit pour le clavecin et le luth, leur utilisation renvoie indéniablement à un univers esthétique parfaitement codifié. Un ensemble de références auxquelles échappe paradoxalement le serpent, en raison de sa très grande rareté. « Quand le grand public voit un serpent avec sa forme en S, affirme le serpentiste Patrick Wibart, il s’imagine qu’il est d’origine asiatique ou africaine, alors que c’est un instrument typiquement bourguignon né à la fin du 16e siècle ! » Ce musicien qui travaille régulièrement avec des compositeurs comme Aurélien Dumont, Gérard Pesson et Alexandros Markeas, vient de créer un concerto de Benjamin Attahir aux côtés de l’Orchestre national de Lille : « Avec Benjamin, nous nous amusons parfois du nombre de pièces pour serpent qui existent dans son corpus. Mais l’instrument, après avoir raté la révolution baroque des années 1970, est aujourd’hui en pleine redécouverte. Des classes de serpent ouvrent dans les conservatoires, et nous espérons que le travail de pionnier que nous effectuons sur l’instrument encouragera une nouvelle génération d’interprètes et de compositeurs. »

L’ouverture au grand public

Par leur aspect visuel souvent extravagant, les instruments rares permettent également une ouverture vers un public non spécialisé. Si les compositeurs contemporains ont parfois été découragés d’utiliser un thérémine ou un harmonica de verre en raison de leurs “limites”, la musique populaire s’est très tôt intéressée à ces instruments dont la dimension scénique est évidente. On retrouve ainsi le cristal Baschet dans des films comme La Marche de l’Empereur ou Drive, les ondes Martenot sont présentes chez un groupe rock comme Radiohead, et la scie musicale et le “toy piano” sont des éléments clefs des concerts d’Olivia Ruiz ou de Yann Tiersen. Par leur rayonnement qui englobe cinéma, théâtre et arts forains, les instruments rares proposent ainsi un décloisonnement des chapelles musicales. « C’est tout le problème d’un festival de musique contemporaine, affirme Bruno Letort, le directeur du festival Ars Musica. Aujourd’hui, seuls quatre compositeurs – et je pèse mes mots – ont la capacité de remplir une manifestation de musique d’aujourd’hui. Sur un festival comme le nôtre, 80 concerts donnés sur trois semaines, il serait aberrant de mettre un nom de compositeur en tête d’affiche, en espérant faire le plein. Des instruments, comme le thérémine ou les ondes Martenot, ont l’immense avantage de créer des rencontres, qui sont à l’image des brassages multiples de la musique d’aujourd’hui. »

Vers de nouveaux instruments ?

Ce mouvement en faveur des instruments rares trouve un prolongement dans la lutherie moderne. Si le 20e siècle a apporté son lot de nouveaux instruments, le milieu des inventeurs d’instruments reste en pleine ébullition. Les grands centres musicaux privilégient bien sûr les outils électroniques, mais le domaine acoustique n’est pas oublié. Selon Bruno Letort, toutes les recherches organologiques convergent toutefois vers la dimension théâtrale de l’interprétation : « Dans les années 1990, les spectateurs acceptaient de voir un musicien ou un DJ rester sur scène devant son ordinateur portable. Aujourd’hui, il existe une vraie réflexion sur le geste instrumental et la dimension visuelle du concert. »
Un double constat qu’a opéré le compositeur tchèque Ondrej Adamek en inventant l’airmachine. Ce curieux instrument, composé de tuyaux et de bouches d’airs, auquel on ajoute différents embouts tirés d’objets du quotidien comme des gants de vaisselle, des baudruches ou des tirelires cochons en plastique, a été développé par Christophe Lebreton, en collaboration avec le Grame de Lyon. Le percussionniste et animateur de l’airmachine Roméo Monteiro témoigne de l’excellent accueil reçu lors de la présentation de l’instrument à la biennale Musiques en scènes de Lyon : « Les spectateurs sont toujours très frappés par les nombreuses facettes de l’instrument, d’autant que la pièce instaure un vrai dialogue entre l’homme et machine. A la fin du spectacle, les gens viennent souvent me voir pour me raconter les histoires qu’ils se sont inventées à partir des objets que je manipule. » A la manière d’un Lev Termen pour le thérémine, et des frères Bernard et François Baschet, l’airmachine d’Ondrej Adamek poursuit une utopie d’aujourd’hui.
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Commentaires

  • Je confirme l’intérêt de beaucoup de musiciens pour ces instruments qui en fait ne sont pas oubliés du tout. Certains en ont même fait leur instrument principal.
    A Strasbourg, Je possède moi-même 2 theremin que j’utilise pour certaines compositions et en musique improvisée. Je joue régulièrement avec un flutiste, qui joue de toutes les flutes et notamment de l’octobasse, autour duquel nous pratiquons en duo : octobasse + electronique
    Ma voisine de studio est une spécialiste des Ondes Martenot.
    A Colmar, un musicien professionnel s’est spécialisé depuis longtemps : ondes martenot, glass harmonica.
    Tous ces instruments sont encore ou à nouveau fabriqués.
    Je suis compositeur électroacoustique et j’enseigne les nouvelles technologies de la musique et du son. Mon blog : https://plansonore.fr

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