Le fonctionnement atypique des orchestres au Québec

Antoine Pecqueur 16/04/2018

La vie musicale de la Belle province est en plein essor, avec notamment une nouvelle salle de concert à Montréal. Mais les musiciens français sont encore rares à jouer dans les orchestres québécois. Reportage.

Le Quartier des spectacles de Montréal n’en finit pas de se développer. En plein cœur de l’agglomération québécoise sont concentrés théâtres, musées, bibliothèques… Il y a un an, le site s’est enrichi d’un nouvel édifice, dont l’architecture fonctionnelle, avec ses lignes géométriques et une façade entièrement vitrée, n’attire pas forcément le regard. Une fois à l’intérieur, on découvre par contre une salle de concert de toute beauté, en hêtre canadien, dont l’acoustique a été supervisée par Artec, le cabinet d’acoustique à qui l’on doit la salle de Lucerne. Bienvenue dans la Maison symphonique, la nouvelle salle de l’Orchestre symphonique de Montréal (OSM), dirigé par Kent Nagano. L’inauguration de cette salle en pleine crise économique prouve déjà une chose : le Québec mise sur la musique classique, et en particulier le répertoire symphonique.

Préférence nationale aux concours d’entrée

Au Québec, les orchestres sont composés très majoritairement de… Québécois. Cela tient à l’organisation des concours d’entrée. « A l’Orchestre symphonique de Montréal, nous organisons tout d’abord un concours réservé aux Québécois. Si nous ne trouvons pas de candidat au niveau, nous mettons alors en place un deuxième concours ouvert cette fois-ci aux étrangers », nous explique Madeleine Careau, directrice de l’Orchestre symphonique de Montréal, l’une des nombreuses femmes à diriger ici une structure culturelle. Au Québec, la préférence nationale est donc bien de mise. A l’Orchestre Métropolitain, l’autre formation symphonique montréalaise (dirigée par Yannick Nézet-Séguin), les concours sont réservés aux musiciens ayant étudié au Québec. On comprend dès lors le faible nombre de musiciens français dans les orchestres de la Belle province, en dépit de la culture francophone commune. A l’Orchestre symphonique de Montréal et à l’Orchestre Métropolitain, aucun Français ne siège parmi les musiciens permanents. Dans la liste des supplémentaires réguliers de l’OSM figure toutefois le violoniste Bertrand Robin. Il faut monter plus au Nord pour trouver quelques français en poste. Jean-Christophe Guelpa occupe depuis 1996 le poste de troisième violoncelle de l’Orchestre symphonique de Québec. « Je suis arrivé au Canada en 1992 afin d’effectuer une maîtrise à l’Université de Montréal avec Yuli Turovsky, le violoncelliste du Trio Borodine. J’ai très vite aimé la vie dans ce pays, j’ai donc passé une audition internationale pour entrer dans un orchestre en Ontario, puis j’ai intégré l’Orchestre symphonique de Québec », nous résume le violoncelliste, également professeur au Conservatoire de Trois-Rivières. Au-delà des instrumentistes, les orchestres québécois attirent quelques Français dans les hauts postes : le chef d’orchestre Fabien Gabel est directeur musical de l’Orchestre symphonique de Québec. A l’Orchestre symphonique de Montréal, Sébastien Almon, ancien administrateur de l’Abbaye aux dames de Saintes, occupe les fonctions de chef des opérations artistiques et directeur des tournées.

Des statuts de musiciens indépendants

Autre particularité québécoise : le statut des musiciens. Ces derniers sont dans une catégorie hybride, à mi-chemin entre le système français de la permanence et le système anglais du freelance. Les musiciens québécois ont le statut de travailleurs autonomes, ce qui leur permet d’avoir d’autres activités (enseignement, musique de chambre). Pour autant, une fois passé le concours d’entrée, ils sont engagés de manière indéterminée. Contrairement au fonctionnement des orchestres anglais, il est difficile voire impossible de licencier ici un musicien en dépit de son statut d’indépendant. Une situation qui s’explique notamment par le rôle très puissant joué par les syndicats. A noter également que le musicien touche en général sa paie tous les quinze jours. Mais derrière ce statut commun aux orchestres québécois se cache de profondes disparités de rémunération, liées à la notoriété mais surtout au volume d’activité de chaque orchestre. Plus l’orchestre donne de concerts, plus le salaire du musicien est élevé. L’Orchestre le mieux payé est l’Orchestre symphonique de Montréal, où le salaire de base du musicien est de 73 000 dollars canadiens (56 000 euros environ). En 2005, les musiciens de l’OSM avaient d’ailleurs fait grève pour augmenter leurs rémunérations, entrainant des annulations de concerts pendant plusieurs mois. A l’Orchestre Métropolitain, les salaires n’ont rien à voir, du fait du nombre bien plus limité de prestations de cette formation. Les musiciens touchent en moyenne 15 000 dollars par saison. Quant à l’Orchestre symphonique du Québec, il est en fonction 35 semaines par an. « Les autres semaines, certains musiciens doivent toucher le chômage », nous explique Jean-Christophe Guelpa. On constate alors les conséquences de cette étrange « flexibilité permanente »…

Une sonorité hybride

Les orchestres canadiens ont une couleur de son troublante, fruit d’une double culture. « L’Orchestre symphonique de Montréal a l’efficacité des orchestres américains et l’âme des orchestres européens. Cela tient au cosmopolitisme même de la ville de Montréal, où l’on trouve un grand nombre d’Allemands, d’Italiens… », observe Kent Nagano, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Montréal. Fabien Gabel, directeur musical de l’Orchestre symphonique de Québec, ne dit pas autre chose : « L’Orchestre est américain dans l’organisation et la préparation des musiciens. Ils sont très rapides et vifs en répétition. La pratique de l’orchestre est extrêmement importante pour les jeunes musiciens au Canada comme aux Etats-Unis, d’où une unité assez naturelle dans chaque section de l’Orchestre. De français, ils ont une certaine fantaisie si emblématique des musiciens hexagonaux, notamment chez les vents, dont plusieurs membres ont étudié en Europe. » On remarquera toutefois que la tendance penche plus ou moins d’un côté de la balance selon les orchestres. L’OSM se rapproche par sa précision, sa brillance, des grands orchestres américains, tandis que l’Orchestre Métropolitain, très coloré, rappelle davantage les formations françaises. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les répétitions de l’OSM se font généralement en anglais, alors que celles de l’Orchestre Métropolitain sont intégralement en français – la maîtrise de la langue française est d’ailleurs requise pour intégrer cette formation.

Le financement des orchestres et des ensembles

En matière de politique culturelle, le Québec fait figure d’exception en Amérique du Nord. « Il y a ici un soutien public gouvernemental à la culture largement supérieur à ce qui se passe généralement sur le continent nord-américain. Par ailleurs, la crise n’a pas frappé le Québec de plein fouet », observe le français Christophe Huss, journaliste musical au quotidien québécois « Le Devoir ». Ces fonds publics (provenant de différentes sources : fédérale, provinciale ou municipale) expliquent la dynamique culturelle – Montréal compte une centaine de festivals ! – et notamment musicale de cette province. Une vitalité que l’on perçoit également dans le domaine des ensembles. Une trentaine de formations de musique contemporaine sont installées au Québec, dont, rappelons-le, la population totale est d’environ 8 millions d’habitants. A l’autre extrémité, la musique baroque est elle aussi bien représentée, avec des ensembles comme Les Boréades, Arion, Le Masque… Quant aux Violons du Roy de Bernard Labadie, ils jouent sur instruments modernes, mais de manière historiquement informés. En 2003, le chef français Hervé Niquet avait voulu créer un grand orchestre baroque, intitulée « La Nouvelle symphonie », mais l’aventure a rapidement tourné court, pour des questions de financement notamment. Reste un domaine dans lequel le Québec est toujours en retard : l’opéra. Les spectacles lyriques sont donnés dans la salle Wilfried Peletier à Montréal, à l’acoustique de piètre qualité. Il n’y a pas d’orchestre de fosse attitré, ce sont les différentes formations montréalaises qui se partagent la programmation. « De manière officieuse, les autorités canadiennes avaient décidé que l’orchestre d’élite serait dans la partie francophone du pays, à Montréal, et que l’opéra phare serait dans la partie anglophone, à Toronto », rappelle Christophe Huss. On peut néanmoins regretter cette situation, d’autant plus que le Québec regorge d’artistes phares de la scène lyrique : des chanteuses (Marie-Nicole Lemieux, Karina Gauvin), mais aussi des metteurs en scène (par exemple Robert Lepage, qui a signé la nouvelle production du Ring de Wagner au Metropolitan de New York).

La scène musicale classique québécoise a désormais une seule priorité : renouveler le public des concerts. L’Orchestre Métropolitain peut compter sur la célébrité et la jeunesse de son chef, Yannick Nézet-Séguin, égérie des publicités d’Air Canada. L’Orchestre symphonique de Montréal a, lui, inventé un nouveau concept de concerts, intitulé « OSM éclaté ». C’est dans ce cadre qu’après avoir entendu Le Sacre du printemps de Stravinsky, le public a pu rejoindre le foyer de la salle transformé pour l’occasion en boîte de nuit, avec DJ et lumières flashy… Une formule et une atmosphère qui a séduit un public habitué aux musiques actuelles. Dans l’audience se trouvaient les jeunes ambassadeurs de l’OSM, un nouveau club de mécènes à peine trentenaires. Preuve qu’au Québec, terre décidément atypique, ouverture artistique et sens du business vont de pair.

Pour lire la suite ( %) choisissez votre offre :

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Cet article premium

Acheter cet article
Pack (crédité 12 €)

10 €

Acheter un pack
Mots clés :
Partager:

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous