Peut-on jouer dans tous les pays?

Suzanne Gervais 08/05/2018
Dictatures, régimes autoritaires, pays en guerre… Les orchestres et les ensembles doivent-ils mettre sur liste noire certaines destinations, pour des raisons de sécurité, mais aussi d’éthique ?
Le salon Classical Next s’ouvre le 16 mai à Rotterdam et la question de l’export est sur toutes les lèvres : nombreux sont les orchestres et, plus encore, les ensembles français, à se produire en dehors de l’Hexagone. Quelques chiffres : la saison passée, les 139 ensembles membres de la Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés ont donné 650 concerts à l’étranger. Si les tournées sont des atouts en termes d’économie et de rayonnement, dans quelle mesure la politique entre-t-elle dans l’équation ? En un mot : faut-il aller jouer dans des pays au régime autoritaire ?

Des tournées comme les autres ?

La question est délicate et le curseur varie selon les formations : Insula Orchestra était ainsi à l’affiche du concert d’inauguration du Louvre Abou Dabi, dans la capitale des Emirats arabes unis, le 8 novembre dernier. « C’était la première fois que l’orchestre se produisait au Moyen-Orient, explique la chef d’orchestre Laurence Equilbey. Je n’ai pas hésité une seconde avant de dire oui. Je n’ai pas de liste noire de pays et j’ai tendance à penser qu’on a toujours intérêt à trouver un chemin pour la musique, où que ce soit. » La réaction a été tout autre du côté du Cercle de l’harmonie, dirigé par Jérémie Rhorer, invité à se produire dans une autre salle fastueuse du Moyen-Orient, dont il n’a pas souhaité donner le nom. L’ensemble a décliné l’invitation : pas question d’être soutenus par des fonds qui financent également l’armement. Certaines tournées revêtent ainsi un caractère particulier. L’ensemble vocal Perspectives, dirigé par Geoffroy Heurard, s’est rendu en Arabie saoudite en 2015, le temps d’un concert organisé par l’ambassade de France : « En débarquant à l’aéroport, les contrôles étaient drastiques, notamment vis-à-vis des deux femmes de l’ensemble, qui ont dû porter un voile, explique le directeur artistique. Il faut bien sûr être au fait du contexte politique et religieux des pays dans lesquels nous allons jouer… » Le chef d’orchestre Nicolas Krauze mène quant à lui une partie de sa carrière au Kazakhstan, où il dirige l’orchestre d’Astana, la capitale. « C’est une semi-dictature, concède-t-il. Ce n’est pas la Corée du Nord, mais c’est un état policier encore très imprégné de l’URSS… »

Diplomatie parallèle

Il faut dire qu’entre la musique et la géopolitique, c’est une longue histoire. « C’est même une histoire d’amour, précise Esteban Buch, directeur d’études à l’EHESS et spécialiste des rapports entre musique et politique au 20e siècle. L’apothéose de la conception diplomatique des tournées d’orchestre remonte à la guerre froide, où les phalanges américaines allaient jouer en URSS. C’était une façon – implicite –, de défendre le style de vie occidental. » Force est de constater que les représentants de la musique classique se sont souvent accommodés de régimes politiques controversés : la musique classique a longtemps été perçue comme un art proche du pouvoir, voire officiel. « Aujourd’hui, Valery Gergiev se déplace dès que Poutine l’appelle, pour aller jouer en Syrie après la libération de Palmyre par les troupes russes, par exemple, dénonce le violoniste David Grimal. Et il est invité dans les plus grandes salles du monde… » Esteban Buch s’est intéressé aux orchestres plutôt qu’aux chefs et a consacré un ouvrage à une tournée particulière : celle de Daniel Barenboïm et de l’Orchestre de Paris à Buenos Aires en 1980, en pleine dictature militaire. « A l’époque, ce projet de tournée avait suscité de vifs débats dans les rangs de l’orchestre », raconte le chercheur. Le cas de conscience rencontré par l’Orchestre de Paris en 1980 relevait alors d’une situation exceptionnelle. En 2018, rares sont les situations aussi tranchées. Le Concert impromptu était en tournée au Pakistan en octobre. Au programme : trois concerts organisés par l’Alliance française, consacrés au répertoire français. L’ensemble dirigé par le flûtiste Yves Charpentier s’est fait une spécialité des tournées dans les pays que désertent la plupart des formations : « Nous sommes allés en Guinée trois années de suite, en pleine crise Ebola et nous revenons d’une tournée au Congo », raconte le flûtiste, pour qui il est incontestable que les musiciens sont les éléments d’une diplomatie parallèle : « En tournée, les soirées privées chez l’ambassadeur sont de rigueur. On représente la “french touch” et on participe au rayonnement de l’image de la France. »

Pour qui joue-t-on ?

Lorsqu’une formation se produit dans un pays au gouvernement autoritaire, la question cruciale est celle de l’organisation de ce type de concerts. Les tournées des ensembles de l’Hexagone sont majoritairement organisées par les instituts et les alliances françaises ou par de petites associations locales du pays. Très rarement par le gouvernement étranger. « La venue d’ensembles étrangers est toujours un bénéfice pour les dirigeants d’un pays, mais le bien-fondé de la tournée dépend du type de soutien officiel que reçoivent les musiciens », explique Esteban Buch. Et du public pour lequel ils jouent. Après l’enregistrement de la Symphonie de chambre de Chostakovitch chez Deutsch Grammophon, l’ensemble Mattheus a été invité à se produire en Russie. « Une partie des musiciens voulait boycotter la tournée à cause de Poutine, confie Jean-Christophe Spinosi, fondateur de l’orchestre. Je soutenais qu’il ne fallait pas être obnubilé par le gouvernement. C’est pour les gens que nous jouons. La ferveur du public à Moscou est extraordinaire : ils ont besoin de musique ! » Depuis, l’ensemble s’y produit une fois par an. Le violoniste David Grimal est également un habitué des tournées en Russie : « Aller jouer à Moscou avec des musiciens russes n’est pas un crime et je n’ai pas l’impression de cautionner la politique de Poutine ! Je pourrai aussi bien aller jouer en Corée du Nord : j’aurai l’impression de m’adresser aux musiciens et au public, pas au régime. » D’autant que les questions éthiques ne se posent pas seulement pour des territoires lointains : « En juin, je vais jouer en trio avec Philippe Cassard et Anne Gastinel, à Béziers, ville dirigée par l’extrême droite, raconte David Grimal. Nous nous sommes posés la question d’y aller ou non. Encore une fois, nous ne jouons pas pour la mairie, mais pour les gens, qu’il ne faut surtout pas isoler de la culture. » Un argument que brandit également Pierre Buhler, président de l’Institut français : « Une tournée n’est pas une caution au régime, mais une modalité d’action en direction d’une société civile, qui peut même être le ferment d’une prise de conscience et, peut-être, d’une évolution. »

Politique et Realpolitik

Reste que certains pays aux gouvernements controversés sont précisément ceux qui offrent de nouvelles perspectives aux orchestres et aux ensembles français. En tête de peloton, la Chine, où la censure est drastique et qui contraint les homosexuels à des “cures de conversion”. « Ce pays est devenu un marché de premier plan pour la musique classique, rappelle le chef François-Xavier Roth, fondateur de l’orchestre Les Siècles, dont la moitié des concerts a lieu à l’étranger. Le public chinois est de plus en plus mélomane et son accueil est très enthousiasmant pour les musiciens français. » Un autre chef français vante l’ouverture culturelle dont fait preuve la Chine : Enrique Mazzola y a dirigé l’Orchestre symphonique de Vienne, il y a deux ans. « A nos yeux, ce pays est une forme de dictature. Mais nous, musiciens, nous y respirons un air de liberté et, surtout, l’accueil quasiment fanatique du public envers les phalanges occidentales. » C’est aussi l’avis du chef d’orchestre Nicolas Krauze, qui a achevé sa deuxième tournée chinoise à la tête de l’orchestre de chambre Nouvelle Europe, en janvier : « La question politique ne s’est pas posée du tout. J’estime qu’il serait déplacé de vouloir débarquer avec nos valeurs démocratiques. Nous n’avons pas de leçons à donner. » Laurence Equilbey se réjouit également de la tournée chinoise d’Insula Orchestra, en 2020. Les pays du Golfe attirent aussi les formations françaises. L’accord signé par la France pour aider l’Arabie saoudite à se doter d’un Opéra et d’un orchestre témoigne de cette ouverture à la culture occidentale. Car derrière les tournées, il y a aussi des intérêts économiques. L’Orchestre national du Capitole a achevé, fin mars, une série de concerts ponctuels à l’étranger, qui a duré dix mois, sous la bannière d’Airbus, le géant de l’aéronautique, mécène de la phalange toulousaine. Parmi les destinations : Séoul, Taïpei, Tokyo… et Abou Dabi.

Sécurité et formalités administratives

Point essentiel : la sécurité des musiciens, qui n’est pas toujours garantie. En septembre 2016, l’ensemble Amarillis était en Ukraine, pour une tournée organisée par l’Institut ­français. « La question d’y aller ou non s’est posée : c’est un pays en guerre… », confie Coline Vandenberghe, chargée de diffusion de l’ensemble. Les musiciens ont tout de même décidé de partir. Feuille de route : deux concerts à Kiev, un autre dans le nord-est du pays, zone chaude du conflit russo-ukrainien. « Le concert au nord les inquiétait beaucoup, se souvient Coline Vandenberghe. Je me suis appuyée sur l’Institut français et ses intermédiaires locaux pour être sûre que tout se passerait bien. » En effet, l’Institut ­français évalue les risques avec l’ambassade, en amont de la tournée. Il arrive que des concerts soient annulés. « En 2013, nous avons préféré renoncer à la tournée de l’ensemble Jacques-Moderne en Turquie, raconte Pierre Buhler. Le premier concert avait lieu à Istanbul, près de la place Taksim, en proie à de violentes émeutes. » Au Pakistan, les musiciens du Concert impromptu avaient reçu des consignes strictes : « Interdiction absolue de sortir de l’hôtel entre les concerts », se souvient Yves Charpentier. Dans d’autres cas, c’est la complexité des formalités administratives pour entrer dans le pays, voire la censure, qui font tomber la tournée à l’eau. En janvier, l’ensemble TM+ devait donner une série de concerts en Iran. Après plusieurs reports, il a dû annuler la tournée. « A cause de la situation avec Israël, il est très difficile d’obtenir les autorisations nécessaires, explique Sandrine Piq, directrice administrative de l’ensemble. D’autant que, depuis quelques mois, les fonds iraniens ne doivent pas sortir du pays. » L’Institut français rencontre également des difficultés au Venezuela. « La censure est devenu de plus ne plus pesante et, dans la plupart des cas, on se retrouve dans la main des dispositifs contrôlés par l’Etat, explique Pierre Buhler. El Sistema concentre tous les projets de coopération internationale et nous tenons à rester indépendants… » (Lire reportage au Venezuela, page 5).

Un outil de dialogue, pas de restriction

Se pose, dès lors, la question de la nécessité des tournées. Pour Enrique Mazzola, elles sont indispensables. « Les tournées sont vitale pour un orchestre, qui ne doit pas rester un phénomène local. Notre mission de musicien est de partager notre idée le plus loin possible. Cette mission d’universalité nous impose d’aller jouer dans des lieux improbables, voire dangereux. J’ai un grand respect pour tous les musiciens qui ont exprimé leur liberté artistique pendant la Deuxième Guerre mondiale ou dans les excès des totalitarismes. La musique est une illustration de liberté. » La culture doit s’affranchir des frontières : n’est-ce pas la fonction première d’une tournée ? « C’est gagnant-gagnant, explique François-Xavier Roth. Pour le public d’un pays au régime autoritaire, c’est une ouverture, un bol d’air. Je connais beaucoup d’ensembles qui, après l’élection de Trump, se sont posé la question de savoir s’ils continueraient à aller jouer aux Etats-Unis. Mais jouer dans un pays qui prône la construction d’un mur entre lui et le Mexique, c’est une manière de démentir le discours officiel. » Le fait de jouer de la musique constitue-t-il un acte politique en soi ? « Accepter de se produire dans un pays qui ne répond pas aux canons de la démocratie n’est pas un pacte avec le diable, insiste Pierre Buhler de l’Institut français. La diplomatie culturelle est une façon de transformer le monde par les arts. Parler d’embargo culturel est un oxymore ! La culture doit être un outil d’échange et de dialogue, pas de restriction. Nous devons montrer à ces publics et à ces acteurs de la société civile qu’il reste toujours une alternative. Et que le terreau le plus fécond pour la création reste la liberté. » Pour Gilles Colliard, fondateur de l’Orchestre de chambre de Toulouse, oui, on peut jouer partout : « C’est essentiel de porter la musique à toutes les oreilles, et surtout dans les endroits où elle peut déranger ! »
Emmanuel Macron doit partager cet avis. Le président a en effet stabilisé le budget de l’Institut français, qui depuis sa création, était en baisse constante. La diplomatie par la culture et notamment par la musique n’a donc pas fini de faire parler d’elle.
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