Leçons d’improvisation

Longtemps indissociable de l’interprète et du compositeur, l’improvisateur est devenu, au cours du 20e siècle, persona non grata du milieu classique. Une situation qui tend à s’inverser depuis la création, il y a quinze ans, de la classe d’improvisation au piano du Conservatoire de Paris. Mais si elle s’enseigne, cette discipline peut-elle s’apprendre ? C’est la colle que nous avons posée à trois premiers de la classe. Messieurs, au tableau !

Jean-François Zygel : « Apprendre pour oublier »

Avec 120 à 130 concerts par an dont la moitié comme improvisateur, une dizaine d’albums d’impro à son actif et plus d’un millier de ciné-concerts, ce pédagogue bien connu du grand public est sans conteste l’avocat le plus éloquent du retour en force de cette pratique dans les rangs classiques. C’est à lui que l’on doit la création de la classe d’improvisation au piano du CNSMD de Paris, dont il est toujours titulaire. Il anime régulièrement des ateliers d’improvisation à la Philharmonie du Luxembourg, où il est en résidence pour la troisième année consécutive. Son dernier disque “L’Alchimiste”, qui associe improvisation classique et chanson française, est sorti en octobre 2017 chez Sony.
L’improvisation s’apprend-elle, ou s’improvise-t-on improvisateur ?
Comment enseigner l’improvisation ? N’y a-t-il pas là contradiction dans les termes ? Pour beaucoup de gens, improviser, c’est se laisser aller, sans frein ni contrainte, à son instinct, à son imagination du moment. J’ai souvent remarqué que dans certains cours d’improvisation les professeurs assènent aux élèves inhibés des « lâche-toi », « fais-toi plaisir », qui n’ont pour résultat que de les inhiber un peu plus. L’improvisation demande d’avoir sérieusement approfondi un certain nombre de choses afin de pouvoir les oublier le jour du concert ! Les improvisateurs doivent travailler. Ils ne travaillent certes pas un texte note à note, mais ils travaillent ce fameux “champ des possibles”.
Pouvez-vous définir ce champ des possibles ?
Travailler les techniques pianistiques ; la pédalisation et des équilibres ; l’harmonie ; les styles existants comme un vocabulaire nouveau et plus personnel ; comprendre la logique mélodique au point de pouvoir improviser des mélodies sur le moment ; s’entraîner au contrepoint et à la pensée polyphonique ; connaître les différentes formes, les pratiquer, acquérir un sens affirmé du rapport entre la conduite formelle et le contenu musical ; travailler et intégrer un vocabulaire ­rythmique le plus étendu possible ; développer l’écoute afin de pouvoir pratiquer l’improvisation à plusieurs ; étudier les différentes techniques et manières de mettre en musique un film muet… J’arrête la liste, mais elle est évidemment non exhaustive.
Quel est le profil des élèves de votre classe ?
Cette classe comprend une dizaine d’élèves de licence et de master. J’ai noué un partenariat avec la Cinémathèque française et la Fondation Pathé pour des ciné-concerts. C’est une classe où l’on joue beaucoup ! J’y ai eu de nombreux élèves qui défendent maintenant à leur tour les couleurs de l’improvisation : Pierre Mancinelli (qui enseigne lui-même au Conservatoire de Genève), Jean-Frédéric Neuburger, Cyrille Lehn, Karol Beffa, et dans mes élèves actuels je citerais volontiers pour leur talent et leur imagination Camille El Bacha (le fils du grand pianiste Abdel Rahman El Bacha), Thomas Lavoine ou Adelon Nisi.
Comment avez-vous appris à improviser ?
Je crois que j’ai improvisé dès que j’ai su mes notes sur le clavier. Bien sûr, à l’époque, cela ne s’enseignait pas… Et mes professeurs, sans être contre, ne s’y intéressaient pas du tout. Ils savaient que j’improvisais, mais ce n’était pas vraiment leur problème. Comment en est-on arrivé à cette situation ? L’improvisation, petit à petit expulsée du classique, alors que dans la seconde moitié du 18e siècle et la première moitié du 19e siècle elle en était le cœur ? Car c’est bien par l’improvisation que Mozart, Bach, Beethoven et Liszt se sont fait connaître du public. Et on n’imaginait pas à l’époque des concerts sans impro.
Les lignes semblent bouger depuis la création de votre classe…
Oui, heureusement. Mais sortir une intégrale Brahms ou Beethoven pose toujours plus son homme que des disques et des tournées comme improvisateur… Et pourtant, quelle joie, l’improvisation ! C’est la composition sur le moment, le laboratoire qui permet de tout essayer, de tout expérimenter, le plaisir de partager la scène avec des musiciens de tous horizons, du jazz, des musiques du monde, et même de l’électro. Il faudrait aussi parler de la possibilité si naturelle de mélange des arts.
Improvisez une définition d’improvisateur.
L’improvisateur est l’interprète, sur le moment, de ses propres compositions instantanées.

Karol Beffa : « Assumer d’être un couteau suisse »

Ancien élève de Jean-François Zygel, celui qui s’est vu décerner en février dernier sa deuxième Victoire de la Musique comme compositeur de l’année dédie une part importante de son temps et de sa carrière à l’improvisation. Il lui a consacré un chapitre complet de son ouvrage de référence Parler, composer, jouer, paru il y a en 2017 aux éditions du Seuil : le fruit d’une série de cours qu’il donna en 2012-1013 depuis sa chaire de création artistique au Collège de France.
L’improvisation s’apprend-elle, ou s’improvise-t-on improvisateur ?
Comme toute activité de création elle peut s’enseigner. Mais dans les limites de ce que l’élève peut recevoir. Certains ne seront pas assez doués, d’autres trop. Malgré tout, un certain nombre d’exercices peuvent développer ces dons ou les faire fructifier. Cela peut être lié à l’apprentissage du pastiche, pour lequel il sera bon d’avoir au préalable suivi des cours d’harmonie. Même s’il m’est arrivé de rencontrer des interprètes totalement novices en écriture, qui avaient une intuition pour le pastiche très affûtée. Au-delà de la technique, il y a aussi une question d’habitudes et d’attitudes. Apprendre à faire entendre une fausse note dans la logique d’un discours. A ne pas ­s’arrêter d’improviser. Ou à finir sans avoir à se retourner pour chercher l’assentiment du public. L’improvisateur doit être capable de faire sentir qu’il maîtrise suffisamment l’instrument pour aller bien au-delà. Et assumer d’être un couteau suisse. Avec la médaille d’étonnement que cela implique. Mais aussi ses revers.
Comment vous est venu le déclic de l’impro ?
Dès que je me suis assis au piano j’ai cherché à improviser de petites mélodies et des harmonies. Puis, quand j’ai commencé les cours d’harmonie au conservatoire, j’essayais de retrouver en temps réel au piano les pastiches que nous faisions à la table. Mais le vrai déclic, je le dois au hasard. Un jour je devais donner un concert avec un camarade pianiste. Je faisais la première partie, lui la deuxième. Il m’a averti au dernier moment qu’il ne pourrait pas venir. Comme je n’avais pas le temps de préparer une deuxième partie, j’ai eu l’idée de faire des improvisations sur des thèmes du public.
Vous avez fait partie des premiers élèves de la classe d’improvisation au piano du CNSMD de Paris. Avez-vous le sentiment que les choses ont évolué en quinze ans ?
Clairement. Les étudiants que j’ai en classes de maître me paraissent bien plus à l’aise qu’il y a vingt ans. Il faut dire qu’à l’époque, les cours d’improvisation, hors jazz, étaient dispensés par des organistes, avec quelques rares interventions de pianistes. La pratique s’est généralisée. Peut-être aussi en raison du développement de nouvelles pédagogies hétérodoxes, qui considèrent qu’il faut intégrer une part d’invention dans l’interprétation. C’est bien. Pour autant, l’improvisation n’est pas encore rentrée dans les mœurs classiques. Si les ciné-concerts, accompagnés d’improvisations de musique classique, se sont considérablement développés, il reste rare de voir des improvisateurs remplir de grandes salles. Dommage. A l’heure où l’on s’interroge sur la forme du récital et des concerts, la dimension ludique, interactive, parfois inquiétante de l’improvisation, dont l’auditoire perçoit souvent la part de prise de risque, peut contribuer à renouveler l’approche et les publics. D’autant plus qu’avec internet et le streaming, le live est particulièrement prisé.
Improvisez une définition d’improvisation.
C’est une chose que l’on n’a pas, mais que l’on suscite.

Thierry Escaich : « Garder la structure sans perdre le jaillissement »

Organiste interprète et compositeur de renommée internationale, la tête d’affiche du dernier festival Présences organisé par Radio France est également un chantre des ciné-concerts, comme des duos d’improvisation. Il enseigne, depuis 1992, l’écriture et l’improvisation au Conservatoire de Paris.
L’improvisation s’apprend-elle, ou s’improvise-t-on improvisateur ?
Elle ne s’apprend pas mais elle se développe. Parce qu’il y a et qu’il y aura toujours des improvisateurs nés. Des gens qui n’ont jamais appris mais dont l’approche de l’instrument, depuis qu’ils ont 2 ou 3 ans, est l’impro. Après vingt-cinq ans d’expérience d’enseignement, je pense toutefois qu’on peut développer, chez pas mal d’interprètes, l’expression par l’improvisation. Et aller assez loin avec ça, tout en travaillant en parallèle le contrôle afin que l’impro garde l’instinct de la structure sans perdre celui du jaillissement instantané.
Un savant travail d’équilibrisme, en somme… Mais comment y parvient-on ?
En étant à l’écoute de l’élève. Et en mettant à sa disposition les outils dont il aura besoin. L’improvisation peut toucher de manière vertueuse deux profils : des compositeurs, qui, comme moi, cherchent par l’impro à pouvoir s’exprimer directement. Et des interprètes, qui ont besoin de se désinhiber par rapport à la partition, comme à l’époque baroque. On essaie donc d’être exhaustif. Le pastiche est généralement une bonne initiation. On apprend à domestiquer les langages du passé, de façon à ce que ça devienne naturel. Puis, a contrario, dans un langage qui est le leur, on demande aux élèves de réinterpréter des formes de passé. Et enfin à créer ex nihilo sur un bout de thème, puisé dans des genres musicaux différents.
En tant qu’organiste, ne vous êtes-vous pas senti dépossédé par la montée en puissance de l’improvisation chez les autres instrumentistes ?
Je dirais à l’inverse qu’ils se sont réapproprié l’improvisation. Pendant trop longtemps, il n’y avait plus que le jazz et la musique d’orgue qui l’enseignaient. Parce que dans la seconde moitié du 20e siècle, on était dans la politique de l’écrit. Lorsque j’étais au Conservatoire, on voyait l’impro, même dans les classes d’écriture ou d’interprétation, avec méfiance. Ce n’était pas les recherches du moment. Aujourd’hui, ça se redéveloppe tous azimuts. Ce n’est pas que l’orgue ou le piano, mais aussi les cuivres, les cordes comme la contrebasse… Même chose pour les ciné-concerts. Jusque dans les années 1990, on regardait les films muets sans musique ! En l’espace de vingt ans, l’accompagnement improvisé a explosé. Et ce n’est pas que pour les pianistes. Nous envoyons de nombreux élèves organistes à l’Institut Lumière, à Lyon, pour des ciné-concerts.
Improvisez une définition d’improviser.
Un don de soi complet. Un jaillissement sur le moment, qui nécessite du contrôle.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous