Aeham Ahmed, pianiste et réfugié

Suzanne Gervais 09/05/2018
Réfugié en Allemagne depuis 2015, Aeham Ahmad est connu pour avoir transporté son piano dans les décombres du quartier assiégé de Yarmouk, en banlieue de Damas. Une double vie particulière, dictée par la guerre.
Aeham Ahmed verse un quatrième sachet de sucre dans son thé noir. « Je l’aime très sucré et infusé jusqu’à l’amertume. A la syrienne… » confesse-t-il en anglais, assis dans un café à l’ambiance feutrée de la place du Châtelet, à Paris. Il est en pleine promotion de son livre, Le Pianiste de Yarmouk, qui vient de paraître aux éditions La Découverte. Quatre ans plus tôt, ses concerts de rue à Yarmouk, filmés et postés sur YouTube, l’avaient rendu célèbre dans le monde entier.

Premier reçu au conservatoire de Damas

Aeham Ahmad est né en 1988, à Yarmouk, un camp installé par le gouvernement syrien pour accueillir les réfugiés palestiniens chassés d’Israël. « Avant la guerre, c’était un des quartiers les plus animés de Damas… » Il se tait quelques instants, puis évoque son père, violoniste aveugle qui apprendra, en autodidacte, à accorder les pianos. « Quand j’ai eu 6 ans, il m’a emmené passer le concours de l’Institut arabe, le conservatoire de Damas. » L’établissement a ouvert au début des années 1990. « Les jeunes Syriens pouvaient étudier le piano, la trompette, le hautbois dans leur pays sans être obligés de partir à New York, Montpellier ou Heidelberg », explique Aeham Ahmad. Cette année-là, sur un millier de candidats pour une centaine de place, le petit garçon est le premier reçu. Dans le quartier pauvre de Yarmouk, la famille exulte : « Mon père avait de grands projets pour moi. Je n’irais pas jouer du violon dans les mariages, mais du piano sur les grandes scènes. Pour lui, le conservatoire était l’antichambre du Paradis ! »

« Bach, c’est comme le pain, c’est la base »

Entre deux gorgées de thé, Aeham Ahmad évoque ses années au conservatoire : la difficulté pour la famille d’acheter le piano, « mon père devait débourser ce qu’il gagnait en un an », les études de Czerny, « qui m’ont torturé pendant des mois… » ou encore sa professeure de piano russe : « Avec elle j’ai compris ce qu’était la musique. Elle m’a fait oublier la froideur de mes professeurs syriens qui étouffaient tout le plaisir que je pouvais tirer de la musique. C’est elle qui m’a dit : “Bach, c’est comme le pain, c’est la base”. » Pourtant, à 13 ans, il se rebelle contre cette musique classique occidentale que personne ne connaît autour de lui. « Je disais de plus en plus souvent à mon père : “Je suis palestinien ! Qu’est-ce que j’en ai à faire de Mozart ?” Il me répétait, calmement : “Tu dois apprendre une langue que tout le monde comprend”. »
Magasin de musique
En 2004, le père et le fils ouvrent le premier magasin de musique de Yarmouk. Aeham et son père vendent des luths de leur fabrication. Le commerce ne tarde pas à prospérer et Aeham a bientôt des dizaines d’élèves. Dans la boutique, il reprend goût à la musique et commence à improviser, à explorer son clavier. « J’ai enfin compris que je maîtrisais un merveilleux langage. Mais dès que je jouais autre chose que Beethoven ou Bach, mon père me rappelait à l’ordre. Jouer du jazz ? de la musique orientale ? C’était gâcher un temps précieux. » En 2018, le pianiste de Yarmouk donne près de 200 concerts, où il mêle pages de Rachmaninov, Sibelius, Mozart, mais aussi de Riad Al Sunbati, « le Beethoven du monde arabe », et des chansons de sa composition, écrites pendant les années passées dans Yarmouk assiégé par l’armée syrienne. Dans quelques jours, il s’envole pour le Japon.

La longue marche vers l’Europe

La guerre éclate en 2011. « Mon fils est né alors que nous vivions dans les décombres. Nous avions faim, tout le temps, raconte-t-il. J’ai décidé de ressortir mon piano pour qu’on entende notre désespoir. Celui de la femme enceinte qui mourait aux checkpoints, celui de l’attente désespérée d’un carton de vivres qui n’arrivait pas. J’ai continué après avoir été blessé à la main par un éclat d’obus. » Les vidéos YouTube de ses concerts au milieu des ruines sont partagées des dizaines de milliers de fois en quelques heures. En 2015, un djihadiste de Daesh brûle son piano. « C’est à ce moment-là que j’ai décidé de rejoindre l’Allemagne. » Aeham Ahmad balaye le récit de son périple européen d’un geste de la main : « Il ressemble à celui de milliers de migrants : être séparé de ma famille, traverser la Méditerranée sur un canot pneumatique qui, forcément, fait naufrage, remonter par les Balkans, puis atteindre l’Allemagne, enfin. »

En 2016, il obtient l’asile et parvient à faire venir sa femme et leurs deux enfants en Allemagne. Ils vivent aujourd’hui à Wiesbaden. A 3 000 kilomètres de sa Syrie natale, les festivals se l’arrachent. « Je monte sur scène parce que la musique rapproche les hommes, dit-il, simplement. Mes chansons peuvent bâtir des ponts entre les Européens et les réfugiés. » Une notoriété qui n’est pas toujours facile à vivre. « Les bons jours, je suis au comble du bonheur, confie Aeham Ahmad. Je suis sur scène, je joue mes chansons de Yarmouk. Et puis il y a les mauvais jours où je me dis : “Tant de gens sont morts, pourquoi as-tu survécu, toi ?” Ces jours-là, j’ai le ventre noué par la culpabilité. » La musique comme passeport : l’expression n’a jamais été aussi juste.

 

Chaque portrait est accompagné d’une illustration choisie par l’invité :

« Cette photo de Yarmouk est célèbre. Des milliers de réfugiés palestiniens se pressent en direction d’un point de distribution de nourriture, dans une rue détruite assiégée par les forces du régime de Bachar al-Assad. L’ami qui l’a prise, début 2014, vit encore là-bas. Cette photo, je l’aime et je la déteste. Beaucoup de ces personnes sont des amis de ma famille. Mes parents et mes proches, qui sont encore à Yarmouk, me disent d’utiliser ma voix pour prévenir les médias. »

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