Disparition du festival Ombres et Lumières de Clairvaux: tribunes d’Anne-Marie Sallé, directrice artistique du Festival, et de Philippe Hersant, compositeur en résidence

14/05/2018

C’est en 2004 que j’ai proposé à l’association qui gère l’animation touristique du site de Clairvaux, propriété de l’État et seul lieu en France où subsiste encore une ancienne abbaye et une prison, d’y créer bénévolement un festival de musique, Ombres et Lumières. J’ai construit d’emblée le projet  artistique  sur cette double identité exceptionnelle, développant ainsi dans la partie culture de l’abbaye la vie d’un festival, en lien étroit avec des activités culturelles auprès de détenus de la Maison centrale voisine.

Le pivot de ces activités en milieu carcéral a été un atelier d’écriture que j’ai mené durant toutes ces années, avec la participation d’un compositeur invité du Festival, Thierry Machuel puis Philippe Hersant, répondant à la commande annuelle d’une oeuvre chorale, dont les textes écrits par les détenus constituaient le livret et dont la création publique par un chœur professionnel s’inscrivait dans le programme du festival. Ces ateliers ont prouvé par leurs résultats remarquables et reconnus la validité d’actions culturelles pluridisciplinaires  bâties sur la durée, et susceptibles de donner du sens à la peine dans le parcours de réinsertion des longues peines. Elles ont donné lieu à de nombreuses  réalisations concrètes, CD, DVD, livre et tout récemment encore à un documentaire “Revenants” sur les ateliers 2016, co-produit par France3 et salué par la critique.

Par l’excellence de son niveau artistique, son ouverture à la création contemporaine et sa politique de commande, l’accueil de jeunes talents, ses actions en milieu carcéral et en milieu scolaire, le festival a ainsi largement prouvé durant 13 années son exemplarité au regard de  tous les critères requis. Ce qui lui a permis, outre les subventions institutionnelles,  de recevoir le soutien d’importants mécénats, entre autres Fondation Orange, SACEM, Fondation de France, Fondation Banque Populaire et une reconnaissance de sa valeur par la presse et les media nationaux ainsi que par les instances spécialisées.

De plus, fidélisant par sa qualité un public local et national toujours plus nombreux et demandeur au fil des années, il a contribué à valoriser largement l’image de ce site exceptionnel et à  participer à l’aménagement d’un territoire Sud Champardennais pour le moins déshérité culturellement.

Or en 2017, bien que m’étant pliée à toutes les demandes des services déconcentrés, notamment par la création en 2016 d’une association autonome pour le festival, et malgré l’achèvement d’importants et remarquables travaux de restauration financés par l’État, la Région et le Département et portant principalement sur les grandes salles de l’abbaye où se tenait le festival, désormais vides de tout projet artistique, la DRAC n’a pas jugé nécessaire d’accorder à l’association les subventions nécessaires à la tenue du  festival et de ses actions en milieu carcéral, leur assignant ainsi un arrêt de mort dont la seule justification apportée depuis a  été le silence et dont j’avoue ne comprendre ni la cohérence, ni la finalité.        

Ma seule préoccupation est en effet aujourd’hui de favoriser la transmission des actions entreprises et des résultats obtenus par le festival en termes d’image et de fidélisation d’un public,  dans le cadre d’un projet culturel  structuré et  professionnel porté par les instances concernées. Ce site  exceptionnel le mérite amplement et je n’hésite pas à en souligner l’urgente  nécessité.                                                                                                               

Anne-Marie Sallé, directrice artistique du Festival Ombres et Lumières

                                                                   

Sollicité par Anne-Marie Sallé en 2011 pour être « compositeur en résidence » au Festival Ombres et Lumières de Clairvaux, je ne m’attendais certes pas à ce que cette aventure humaine et artistique prenne une telle importance dans ma vie. Je pensais y consacrer une année – et j’y suis resté cinq ans. Cinq œuvres nouvelles (dont quatre sur des poèmes des détenus) auront été écrites et créées au cours de cette résidence. Je succédais à Thierry Machuel, à qui je rends hommage pour avoir voulu recueillir la parole des détenus et pour avoir initié, avec Anne-Marie Sallé, les ateliers d’écriture dans la prison.

J’ai moi-même participé à ces ateliers et j’ai rencontré tous les détenus dont j’ai mis les textes en musique. Une fois la première appréhension passée, je dois dire que ces rencontres ont été pour moi d’une incroyable richesse et m’ont amené à me poser des questions qui ne m’étaient jamais venues à l’esprit auparavant. Comme le dit Anne-Marie Sallé : « Payer sa faute, oui, mais quel sens donner à la peine pour qu’elle puisse déboucher sur la perspective du rachat, d’une autre vie possible, une fois que la dette aura été acquittée ? »

Dans cet univers d’enfermement, où les jours, tous identiques, s’étirent interminablement, j’ai pu mesurer combien ces ateliers d’écriture avaient, pour les détenus, une importance capitale. À l’homme privé de la liberté d’aller et venir, il ne reste parfois que les mots, la possibilité d’écrire, d’exprimer son humanité. Ainsi les prisonniers réussissent-ils à ouvrir un espace de liberté entre les murs de leur cellule. Pour cette raison, aucun des textes écrits par ces hommes ne m’a laissé indifférent.

Les musiques écrites pour le Festival Ombres et Lumières ont trouvé un prolongement inattendu en Russie. Teodor Currentzis a entendu l’enregistrement d’Instants limites et m’a demandé de prolonger ce cycle en imaginant une sorte de vaste « opéra choral », que j’ai intitulé Tristia, et où les poésies de Clairvaux se mêlent à celles de prisonniers russes. Currentzis et MusicAeterna ont créé l’œuvre à Perm en 2016 (et s’apprêtent à la redonner plusieurs fois à l’automne prochain). Et je suis heureux que les mots de Djamel, Dumè ou Takezo, écrits dans la solitude de leur cellule, puissent résonner ainsi à des milliers de kilomètres, loin, bien loin de Clairvaux.

Philippe Hersant

                 

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