La transition écologique des festivals

Suzanne Gervais 29/05/2018

La saison des festivals est lancée et les manifestations sont de plus en plus nombreuses à jouer la carte écolo. Bilan carbone, gobelets biodégradables, tri intensif, énergie verte : les festivals de musique tentent de réduire leur impact sur l’environnement.

Béatrice Macé, directrice des Transmusicales de Rennes, est catégorique : « On ne peut plus faire un festival comme on le faisait dans les années 1990 ! » Aujourd’hui, l’écologie entre en compte dans l’organisation, au point que les festivals sont de plus en plus nombreux à se revendiquer “éco­responsables” et à mettre en place des mesures concrètes pour réduire leur impact sur l’environnement. Si la norme de management environnemental ISO 20121, qui existe depuis les Jeux olympiques de Londres en 2012, distingue au compte-gouttes les événements à la démarche écoresponsable, les festivals n’ont, pour l’heure, aucune obligation de mener une politique écologique. Une telle démarche repose donc entièrement sur le volontarisme des équipes et le soutien ou non des pouvoirs publics. Avec des pics de fréquentation plus élevés qu’en musique classique et des concerts bien plus voraces en énergie, les festivals de musiques actuelles sont les premiers à avoir mis en place des mesures écologiques. Les Eurockéennes, organisées depuis 1989 sur un site naturel abritant des espèces protégées, font aujourd’hui figure de modèle en la matière et le succès de la manifestation francilienne We Love Green montre que l’écologie est aussi une image de marque. La transition écologique des festivals de musique classique a beau être plus récente, elle est tout aussi significative. En France, c’est le Festival d’Aix-en-Provence qui est pionnier. La manifestation a réalisé un premier bilan carbone en 2012, date à laquelle est ouvert un poste de chargé de mission développement durable, qu’occupe Véronique Fermé.

Covoiturage

« Les déplacements représentent 80 % des émissions de gaz à effet de serre émis pendant le festival », explique Véronique Fermé. Première mesure : demander aux artistes de se rendre à Aix-en-Provence en train plutôt qu’en avion. En parallèle, le festival a réussi à réduire au fil des années le nombre de festivaliers venant en voitures en incitant au covoiturage. Même restrictions au sein de l’équipe : « Nous avons des bureaux à Paris et nous travaillons avec des musiciens qui tournent souvent à l’étranger, poursuit Véronique Fermé. On a donc développé les vidéoconférences pour éviter les déplacements. » Peut-être aussi pour des raisons économiques… Les chauffeurs du festival ont même reçu une formation à l’écoconduite pour réduire leur consommation de carburant. D’autant qu’à Aix-en-Provence, il n’y a pas que le public et les artistes qu’il faut véhiculer : « Lorsque nous concevons nos décors, nous faisons attention à la place qu’ils vont prendre dans les camions une fois pliés ou démontés, pour que leur transport requiert le moins de véhicules possibles », ajoute-t-elle. Limiter les déplacements polluants, c’est aussi le souci des Flâneries musicales de Reims. « Avec une cinquantaine de concerts à l’affiche en trois semaines, autant dire que les allers-retours pour véhiculer les artistes sont légions ! explique Joëlle Damery, déléguée générale du festival. Nous avons demandé aux concessionnaires automobiles partenaires de nous prêter des véhicules hybrides. » Les concerts ayant lieu dans une trentaine de lieux, les spectateurs se voient indiquer, dans le programme, la liste des arrêts et des horaires des bus.

Vélos en libre accès

Si les transports ont l’impact le plus fort sur l’environnement pendant un festival, c’est aussi le paramètre sur lequel les équipes ont le moins de contrôle. A l’abbaye aux Dames de Saintes, où le festival est organisé du 13 au 21 juillet, « les transports sont un sujet sensible, explique Marjorie Jalladot, la secrétaire générale. L’aéroport le plus proche est celui de Bordeaux. La tradition, à Saintes, voulait que des bénévoles fassent les navettes pour aller chercher les artistes. C’est convivial et très apprécié des musiciens… mais pas très écolo. On a mis en place des navettes collectives pour les emmener de l’aéroport à la gare de Saintes et réduire notre temps de trajet. Pour certains chefs d’orchestre, la pilule est encore dure à avaler. » L’an dernier, le festival a négocié le prêt de véhicules électriques avec Peugeot, l’un de ses partenaires. Seul bémol : « Ce sont de petites voitures… pas facile quand il y a un violoncelle à transporter. » Pour ce qui est de la circulation à Saintes, le festival permet aux musiciens d’utiliser les vélos en libre accès et, pour les concerts ayant lieu dans les communes alentour, les festivaliers peuvent réserver des places de covoiturage directement sur la boutique du site internet.

Recyclage tous azimuts

En moyenne, une manifestation qui rassemble 1 000 personnes peut produire 500 kg de déchets, soit une fois et demie la production d’un habitant pendant une année. Mobilier, matériel scénique et électronique, carton, vaisselle, polystyrène, bâches, affiches, programmes, gobelets… « On n’imagine pas le type de déchets différents qu’un festival peut produire », explique Véronique Fermé. A Aix-en-Provence, l’équipe du festival comptabilise le nombre de brochures distribuées chaque été pour adapter le tirage la saison suivante : « On l’a déjà réduit de 15 % », précise-t-elle. Une caisse de récupération des programmes a même été placée à la sortie de chaque concert : ceux qui sont en bon état sont redistribués le lendemain. « Il ne faut pas hésiter à contacter les associations locales spécialisées dans le recyclage. Elles font parfois des choses surprenantes avec les matériaux dont on veut se débarrasser », conseille Véronique Fermé. En région Paca, l’association Résines Esterel se fait justement une spécialité de la transformation de bâches en PVC en… sacs à main. Au festival de La Chaise-Dieu, on ne plaisante pas avec le tri sélectif. « Les concerts ont lieu dans un territoire rural, qu’il faut absolument préserver, insiste Julien Caron, directeur artistique de la manifestation. Le mécénat en nature est en l’occurrence très utile : une société partenaire met à notre disposition des bennes de tri côté coulisses et des bacs de tri plus élégants pour les déchets du public. » Le festival de Saintes est, lui, en guerre contre le plastique. Exit les bouteilles d’eau : artistes et spectateurs utilisent désormais des gobelets recyclables, les “écocup”. « On réfléchit à l’installation de fontaines à eau », ajoute Marjorie Jalladot. D’autant que ce type d’adaptation est nécessaire : la vaisselle en plastique sera interdite en 2020. « La vaisselle compostable est un peu plus chère, mais c’est sans doute la solution », explique Véronique Fermé.
Depuis cinq ans, tous les supports papiers distribués aux Flâneries musicales de Reims sont en papier recyclé. « C’est légèrement plus cher, explique Joëlle Damery, mais c’est une question de choix. » A Saintes, l’imprimeur qui s’occupe des programmes et des affiches travaille avec des encres végétales. « Notre imprimerie recycle l’intégralité du papier qu’on utilise, se félicite Marjorie Jalladot. On leur apporte à la fin du festival et, d’une année sur l’autre, on réutilise le même papier ». Si la plupart des festivals essayent de privilégier les supports numériques, l’envoi de courriels a aussi un impact sur l’environnement. « On essaye de limiter l’envoi de pièces jointes par mail : les documents sont tous stockés sur un serveur commun », poursuit la secrétaire générale du festival de Saintes.

Toilettes sèches

Le festival d’Aix-en-Provence a poussé plus loin la réflexion sur la réduction de ses déchets en se lançant dans la fabrication de décors écologiques. « On a commencé à réfléchir au recyclage des matériaux de nos décors en 2012, lors d’une production de La Finta Giardiniera de Mozart, se souvient Véronique Fermé. A la fin des représentations, nous avions 300 mètres carrés de miroirs sur les bras : qu’en faire ? On a contacté le fournisseur qui les a récupérés et recyclés. Il faut anticiper la seconde vie du décor dès le moment de sa conception. » Sur le plateau, les fibres de bois compressées et le liège remplacement désormais le polystyrène. La pâte à papier a été préférée aux enduits chimiques. Economiquement, est-ce rentable ? « Le bois est certes plus cher à l’achat que le matériau tout-venant, explique Véronique Fermé, mais le coût de traitement du bois pour le détruire et de 80 euros la tonne, alors que les autres matériaux reviennent à 130 euros. La solution écoresponsable n’est pas plus chère. Elle demande un peu plus de contraintes dans la conception, mais, en bout de chaîne, on s’y retrouve. »
Les manifestations qui ont lieu en plein air sont de plus en plus nombreuses à réfléchir aux toilettes sèches. C’est le cas du jeune festival des Carrières Saint-Roch, dont la première édition aura lieu à Luzarches, dans le Val-d’Oise, les 25 et 26 août. Sa programmation mêle musiques actuelles et répertoire classique – on entendra le violoncelliste Bruno Philippe et le pianiste Tanguy de Willencourt – dans un esprit résolument écolo. « Nous n’avions pas d’arrivée d’eau pour installer des toilettes classiques et il était hors de question de louer des toilettes chimiques, explique Blanche Stromboni, déléguée générale du festival. On a donc opté pour huit toilettes sèches, que nous fabriquons nous-même. La logistique est plus importante, mais c’est assez économique : la construction d’une toilette nous coûte 100 euros. » Cinq toilettes sèches sont également installées, chaque année, sur l’un des sites du festival d’Aix-en-Provence. Une mesure qui a permis d’économiser 9 000 litres d’eau en deux ans.

LED et circuits courts

En moyenne, une manifestation qui rassemble 1 000 personnes peut consommer 200 kWh d’énergie, soit trois ans d’éclairage avec une ampoule économique. L’éclairage est ainsi l’un des premiers postes sur lequel le festival doit agir. A La Chaise-Dieu, les LED, qui consomment sept fois moins d’énergie qu’un éclairage traditionnel, s’imposent peu à peu pour éclairer la scène. Cette année, le Festival de Saintes louera uniquement des projecteurs à LED pour l’éclairage de scène et les espaces de convivialité. Même conversion aux LED pour les Flâneries musicales de Reims qui ont, en trois ans, diminué leurs besoins en groupe électrogène et leur consommation de fioul. De sérieuses économies. Un festival, c’est aussi un bar et un restaurant. Le festival des Carrières Saint-Roch mise sur le bio et le local. « Pour la partie restauration, on travaille avec les commerçants du village, explique Blanche Stromboni. Pour la bière, par exemple, un partenariat avec Heineken nous aurait coûté trois fois rien, mais on a décidé de travailler avec la brasserie locale, Sutter. » La viande sera grillée par le boucher de Luzarches et des plats végétariens seront aussi au menu. Le tout, issu de l’agriculture bio. Même souci des circuits courts à Saintes : « On privilégie les produits locaux et bio en essayant de limiter la viande. On se fournit dans une Amap qui rassemble des producteurs locaux », explique Marjorie Jalladot.

De plus en plus de formations

Si l’écologie entre de plus en plus en compte dans l’organisation des festivals de musique classique, la mise en place des mesures concrètes prend du temps. « C’est plus dur pour les petits festivals, qui ont rarement les moyens d’avoir des équipes à l’année », reconnaît Véronique Fermé, par ailleurs coordinatrice du Collectif des festivals écoresponsables et solidaires en Paca (Cofees). Le collectif, créé en 2014, rassemble des manifestations qui ont une démarche environnementale et joue le rôle d’influenceur auprès des collectivités. Parmi elles, côté musique classique, le Festival d’Aix, mais aussi le festival de piano de La Roque-d’Anthéron, ainsi que le Festival de Chaillol. Opérer une transition écologique n’est donc pas si simple. « Les équipes des festivals partent souvent dans tous les sens et ne savent pas par quel bout prendre le problème », poursuit-elle. Les formations jouent alors un rôle crucial : l’an dernier, Julien Caron a participé à une conférence organisée par France Festivals. « Gérer un festival de manière écologique n’est pas évident, explique-t-il. C’est important d’avoir une méthode, de savoir par où commencer. » Preuve que le sujet a le vent en poupe, l’Afdas vient de lancer une série de formation sur l’écoresponsabilité dans le monde de la culture.
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