Musique et handicap : un exemple venu de Grande-Bretagne

Rachel Rowntree 29/05/2018
L’Orchestre symphonique de Bournemouth est la première phalange au monde à mettre en place un programme pour les musiciens en situation de handicap. Reportage en répétition.

Près de la gare ferroviaire de Bournemouth, dans le Citygate Center, une révolution a lieu, tant musicale que culturelle. Dans l’une des salles de conférence, six musiciens et leur chef sont en pleine action. Ils forment le nouvel ensemble du Bournemouth Symphony Orchestra : le BSO Resound. Le silence et la concentration règnent ; un son remarquable s’élève, bien que les musiciens ne travaillent ensemble que depuis quelques mois. Comme dans toute formation professionnelle, ils affrontent les défis propres à chaque œuvre : l’articulation dans Mozart, la tenue du son chez Rachmaninov et les attaques complexes chez Gershwin.

Handicap et excellence

Cependant, le BSO Resound n’est pas un ensemble comme les autres : chaque membre est handicapé. Lisa Tregale, directrice du département BSO Participate, en charge du projet Resound, déplore la « triste sous-représentation des personnes avec un handicap dans le milieu de la musique classique ». Un sondage du Conseil des arts en 2016 a constaté que seulement « 4 % des membres du personnel du “National Portfolio Organisations and Major Partner Museums” sont handicapés ». Le pourcentage dans la musique classique serait encore inférieur à ce chiffre.
Charles Hazelwood, fondateur et chef du Paraorchestra, un autre ensemble anglais pour handicapés, dénonce le peu d’initiatives proposées actuellement : « L’orchestre symphonique est sclérosé. Il ne s’est pas renouvelé depuis plus de cent ans. Je ne vois aucun autre domaine qui n’ait pas continué à se développer, à profiter des technologies émergentes. » Il ajoute : « Il y a aujourd’hui une solution technologique pour tous les handicaps », mais « les grands orchestres symphoniques ne font rien pour les accueillir ». Il croit profondément à la nécessité d’un changement de comportement : « Il est certain que beaucoup de gens, encore aujourd’hui, s’ils sont honnêtes avec eux-mêmes, n’associent pas handicap et excellence. »
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Le rôle du chef d’orchestre

La direction musicale du BSO Resound a été confiée à James Rose, qui a toutes les qualités d’un chef d’orchestre : une passion pour la musique, une forte détermination et une envie brûlante d’apprendre, sans parler de son humour ravageur ! La musique lui tient à cœur depuis l’enfance : « J’ai toujours voulu jouer d’un instrument, mais étant donné que je suis incapable de tenir ou souffler dans quoi que ce soit, l’occasion ne s’est jamais présentée. » L’idée de la direction musicale lui est venue très tôt : « A l’âge de 7 ans, j’ai reçu mon premier indicateur de tête, un dispositif fixé au sommet du crâne qui permet de contrôler un clavier d’ordinateur. J’écoutais de la musique et je commençais à hocher la tête. » James est atteint d’une infirmité motrice cérébrale. Il est en fauteuil roulant et a des difficultés avec la parole et le mouvement, mais rien de tout cela n’a altéré son envie de jouer. Néanmoins, il a dû affronter les affres de la bureaucratie pour obtenir la bourse “Access to Work”, nécessaire pour financer sa formation artistique. Dans sa situation, il était trop compliqué, d’intégrer le stage de théâtre qu’il avait repéré à Londres ; c’est du moins ce qu’on lui a dit. James explique : « Peu importe ce que vous écrivez sur le formulaire, [le gouvernement] trouvera toujours un contre-argument expliquant pourquoi vous n’avez pas besoin de soutien financier. » Aujourd’hui, James trouve la situation « inquiétante et déconcertante. Le gouvernement ne cesse de dire que peu de personnes postulent à la bourse “Access to Work”. Mais quand certains postulent, ils sont écartés. C’est démoralisant. » Le BSO Resound a littéralement changé la vie de James : il cite en particulier les efforts des chefs Sian Edwards et Frank Zielhorst : « Ils ont travaillé avec moi afin de comprendre exactement comment former un chef d’orchestre qui dirige différemment. » Malgré son manque d’éducation musicale traditionnelle, James reçoit – toujours grâce au BSO Resound – des cours de direction, que Frank Zielhorst complète avec des cours de théorie musicale, de lecture de partition et d’analyse.
donner Le tempo avec sa respiration
Avec l’aide de l’entreprise d’électronique Drake Music, une baguette de direction pour la tête a été développée : « Une simple modification de mes lunettes permet d’y greffer une baguette de chef d’orchestre. » Lors des répétitions, James fait appel à sa technique très personnelle du “embrasser le rythme” : il marque le tempo en respirant fort par la bouche. Le travail est toujours en cours, pour trouver un juste milieu entre ce qui fonctionne pour lui et les besoins des musiciens. « Il faut parvenir à trouver la meilleure manière de communiquer avec les musiciens. Deux d’entre eux sont autistes et ont du mal à lire mes expressions faciales. Nous essayons de trouver une solution. » Quand il marque le rythme, James doit respirer avec précision pour Kate Risdon, la flûtiste aveugle, afin qu’elle puisse correctement entendre les levées. En voyant travailler James, on remet en question notre vision du rôle d’un chef d’orchestre. Nous sommes conditionnés à voir un chef, debout devant ses musiciens, baguette à la main ; mais est-ce obligatoire ? Roger Preston, violoncelliste du BSO Resound, précise : « Un orchestre n’a pas réellement besoin de quelqu’un qui marque le tempo. Tant qu’il nous exprime ce qu’il veut vraiment tirer de la musique, il peut le faire avec son nez ou même avec des mots. Il suffit de le comprendre. » Frank Zielhorst explique quant à lui que « James a une musicalité très présente. Il suffit de trouver comment la libérer, afin qu’il puisse révéler sa personnalité et devenir le chef enthousiasmant qu’il est au fond de lui. »

Accessibilité des lieux

Pour le BSO Resound, ce n’est pas l’individu qui est handicapé, mais la société et l’environnement qui sont handicapants. En faisant tomber ces barrières, le handicap disparaît. Dans cet état d’esprit, les musiciens ont adopté une approche plus holistique pour leurs auditions. Ils reçoivent des candidatures du Royaume-Uni, mais aussi du reste de l’Europe et de la Russie. Tous ceux qui ont besoin d’aide pour postuler en trouvent. Pour ces auditions, les musiciens sont invités à présenter deux pièces de styles contrastés. Le jury prend le temps de discuter avec chacun d’entre eux. Mais Lisa Tregale insiste : le critère primordial est la qualité musicale de chaque candidat. « Cet ensemble sera placé au même rang que les autres formations du groupe BSO, donc la recherche de la qualité va de soi », dit-elle. Les répétitions ont lieu dans des endroits accessibles aux personnes en fauteuil roulant. Or, très peu de salles de concert peuvent accueillir un fauteuil roulant sur scène. L’ajustabilité est le maître mot. L’emploi du temps des répétitions prend toujours en compte les besoins de chaque membre de l’ensemble : plus de temps pour s’installer et tout ranger, plus de pauses afin de soulager les inconforts physiques… Sans compter que de nombreuses modifications ont été apportées aux partitions. Le chef lit ainsi sa partition sur un iPad ; pour Kate Risdon, la musique est transcrite en braille, et pour Charlotte White, la police de la partition est plus grande.

Instruments adaptés

Le BSO Resound n’hésite pas à accepter des instruments non traditionnels : de quoi lever une barrière. La musique a changé la vie de Charlotte. Handicapée à l’âge de 12 ans, elle est privée de la parole et ne peut pas bouger, excepté les pouces et la tête. A 16 ans, on lui offre des cours hebdomadaires de musique : « Pour la première fois, j’ai pu reprendre le contrôle de ma vie, je pouvais exprimer les émotions qu’il m’était impossible de verbaliser. Les gens ont finalement compris que j’étais capable d’apprendre. Ils vous traitent différemment, ils ignorent le handicap et écoutent la musique. Ce fut un changement déterminant. » Sa parole et quelques mouvements sont revenus, mais elle doit toujours se servir d’un fauteuil roulant. De quel instrument joue-t-elle ? Le LinnStrument, conçu par Roger Linn, est un clavier Midi expressif destiné à la performance musicale. Commercialisé en 2014, il s’est vite révélé être l’instrument parfait pour Charlotte. Cependant, la recherche d’un professeur n’a pas été facile, car « beaucoup d’entre eux ont peur de cet instrument », dit-elle. Autodidacte par obligation, Charlotte fini par décrocher une place au BSO Resound. « Le BSO m’a beaucoup aidée en me trouvant un professeur. Il a adapté les partitions à mon niveau musical, tout en maintenant une certaine complexité afin de me faire progresser », raconte-t-elle. « Le fait d’avoir quelqu’un qui m’encourage a une grande répercussion. Je suis toujours en train d’apprendre et cela peut être difficile, mais quand finalement on maîtrise quelque chose, c’est tellement gratifiant. » Les répétitions accueillent également Lincoln, le chien guide de Charlotte. Lincoln passe d’ailleurs les répétitions à ronger le crayon du violoncelliste, qu’il finit par réduire en miettes !

Concert aux Prom’s

En fondant le BSO Resound, le Bournemouth Symphony Orchestra fait un pari audacieux : il est le premier orchestre permanent à inclure dans son effectif un ensemble pour handicapés. Ce dernier sera à l’affiche du BBC Relaxed Prom en août. Le BSO Resound montera sur scène en tant que formation à part entière, mais aussi comme unité associée au BSO.
Intégrer plus de personnes handicapées au sein de formations déjà existantes ne peut être que bénéfique à la musique classique. Mais il reste beaucoup à faire : accorder, dans les conservatoires, un véritable accès aux instruments pour les enfants handicapés, avec une éducation de qualité sur des instruments traditionnels, sans oublier l’usage de la technologie d’assistance. Les orchestres se doivent, quant à eux, de réévaluer plusieurs de leurs méthodes de fonctionnement, notamment le processus des auditions ou l’accès aux salles. Lisa Tregale le dit très bien : « Avouons-le, cela ne peut que contribuer à un monde meilleur ! »

> Lire la version en langue anglaise du reportage, disponible en accès libre sur le site de La Lettre du Musicien.
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