Restrictions sur le palissandre : le point avant la Cop 18

Marc Rouvé 29/05/2018
Automne 2016 : à l’issu de la Cop 17 de Johannesburg, la totalité des espèces de palissandre était déclarée protégée. Les facteurs d’instruments, d’abord catastrophés, ont vite réagi. Etat des lieux avec Jacques Carbonneaux, chargé de mission à la Chambre syndicale de la facture instrumentale.
Si la décision d’inscrire la totalité des espèces de Dalbergia à l’annexe II de la Cites* n’avait pas été anticipée, les professionnels de la musique du monde entier ont réagi sans tarder, obtenant certaines avancées significatives à la fin 2017, tout en préparant la Cop 18, prévue au Sri Lanka en mai 2019.

Le Dalbergia, ou palissandre, est largement utilisé dans la facture instrumentale. On pense aux instruments à cordes bien sûr, et plus particulièrement à la guitare (pour la touche et le corps), mais la liste comprend aussi les clarinettes, hautbois, harpes, percussions… Ce bois exotique, décliné en plusieurs types selon les régions, est donc une matière première vitale pour les fabricants, qu’ils soient industriels ou artisans. L’inscription à l’annexe II a eu pour conséquence directe un durcissement du commerce de ces bois précieux, l’objectif poursuivi étant d’éviter les déforestations sauvages aux quatre coins de la planète, notamment en Asie et en Afrique. L’utilisation intensive des ressources naturelles, jusqu’à épuisement est à relier à la croissance exponentielle de la production “made in China” depuis la fin des années 1990, comme le souligne Jacques Carbonneaux : « Les Chinois ont d’abord exploité leurs propres forêts, mais, lorsqu’ils ont pris conscience des dégâts causés par cette déforestation massive, notamment avec l’apparition d’immenses déserts, ils ont diversifié leur approvisionnement en prenant pied dans de nombreux pays étrangers. Cela concerne les bois exotiques, bien sûr, mais aussi des bois plus “communs” comme le chêne européen ou les érables nord-américains. Ces essences de bois sont utilisées principalement dans l’ameublement moyen et haut de gamme destiné à contenter une classe moyenne supérieure toujours plus nombreuse en Asie et à alimenter également le marché international. »

Dommage collatéral

La guitare est certainement l’instrument le plus populaire sur les cinq continents. Un succès qui a créé, indirectement, des dommages collatéraux. La production annuelle mondiale se chiffre en millions d’unités et, longtemps, le palissandre a été considéré comme un bois incontournable pour la touche et le corps de la guitare acoustique de moyen de gamme (l’ébène étant réservée aux modèles haut de gamme). Nul ne sait si les participants à la Cop 17 visaient spécifiquement la facture instrumentale et les fabricants de guitare lors de l’inscription à l’annexe II, toujours est-il que ce secteur beaucoup moins consommateur de Dalbergia en a subi immédiatement les conséquences. « J’ai fait plusieurs types de calculs, poursuit Jacques Carbonneaux. Même en prenant la plus grande marge de précaution possible, l’utilisation par les facteurs pour tous les instruments confondus représente moins de 3 % du bois brut consommé, et moins de 0,5 % du bois net. Les instruments à vent, avec les Dalbergia melanoxylon, représente 8 % de ces 3 % brut et moins de 3 % des 0,5 % net. Au final, l’industrie musicale mondiale, même prise dans sa globalité, ne représente qu’une toute petite partie de la consommation totale de ces espèces protégées. » Un exemple qui montre que, bien souvent, un utilisateur vertueux se voit pénalisé par une règle générale édictée pour lutter contre les abus des grands consommateurs de cette ressource.

Des avancées

« Dès la promulgation de la nouvelle règle, entrée en vigueur en février 2017 en Europe, les professionnels se sont mobilisés, se souvient Jacques Carbonneaux. L’inscription à l’annexe II rendait soudain tout beaucoup plus compliqué. Le commerce bien sûr – chaque instrument passant les frontières devant être accompagné d’un certificat Cites –, mais également les déplacements des musiciens ou même des orchestres en tournée. Un véritable cauchemar administratif pour les régisseurs ! Il y a eu un gros travail de fond de la Chambre syndicale de la facture instrumentale (CSFI) et de plusieurs associations, comme l’Association professionnelle des luthiers artisans en guitare, pour alerter les responsables politiques, mais également les membres de la Cites et leur expliquer les spécificités de la facture instrumentale. » Un travail qui a porté ses fruits dès la fin 2017 puisqu’un certain nombre de demandes ont été accueillies positivement : « Le comité permanent, lors de la 69e session qui se tenait à Genève du 27 novembre au 1er décembre, a accédé à presque toutes les recommandations proposées par la CSFI et par la coalition internationale du secteur musical. Ainsi, le nouveau texte précise que “le passage transfrontalier d’instruments de musique à des fins personnelles, de spectacle rémunéré ou non, d’exposition ou de concours, est autorisé sans certificat quand ce passage transfrontalier ne conduit pas à la vente de l’article et que l’instrument revient dans le pays où il se trouve habituellement”. Dans le même ordre d’idée, l’envoi transfrontalier pour des opérations de service après-vente ou pour des concours ou des spectacles entre dans ce cadre. Par ailleurs, le comité a autorisé un poids de 10 kg maximum, sur une base individuelle et spécifiquement sur l’essence protégée, et non sur le poids total de l’instrument. Hormis certains gros instruments comme le marimba, rares sont les instruments pour lesquels on utilise plus de 10 kg de Dalbergia lors de la fabrication. En revanche, le Comité a refusé d’accorder cette exemption au passage transfrontalier lors d’exposition ou foire commerciale, les fameux trade shows, considérant ces événements comme des opérations commerciales. C’est un point sur lequel nous devons encore travailler. »

Objectif COP 18

« Nous avons encore deux rendez-vous avant la prochaine Cop, conclut Jacques Carbonneaux. Ce sera cet été avec le Comité des plantes puis, à la fin de l’année, lors du Comité permanent. Les choses avancent plutôt dans le bon sens, même si on peut regretter certains blocages. Par exemple, il est très difficile d’avoir des chiffres précis sur les exportations de bois protégés de certains pays comme le Mozambique ou la Tanzanie, ce qui complique l’obtention d’un avis scientifique d’accord de commerce non préjudiciable. De même, certains grands noms de l’industrie musicale mondiale dans le domaine de la guitare sont réticents à communiquer leurs données dans le détail. C’est dommage car ça peut éveiller la suspicion. Mais nos travaux avancent bien et l’on peut, je pense, affirmer que les membres de la Cites ont bien compris la spécificité du secteur des instruments de musique et son impact limité sur le commerce mondial des Dalbergia. »

*La Cites est une organisation qui contrôle et réglemente le commerce international des espèces inscrites à ses annexes. Toute importation ou exportation doit être autorisée dans le cadre d’un système de permis. L’annexe II comprend toutes les espèces qui ne sont pas nécessairement menacées d’extinction, mais dont le commerce des spécimens doit être réglementé pour éviter une exploitation incompatible avec leur survie.

 

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