Le musicien et son ego

Pascal Le Corre 29/05/2018
Si l’ego – ou conscience de soi – existe grâce à notre énergie mentale, la musique puise ses ressources dans nos émotions, notre intuition et notre potentiel créatif. Pascal Le Corre nous livre ses réflexions sur le lien entre ego et pratique musicale.
L’ego, qui signifie “je” en grec, est une invention humaine : le développement du langage et l’élaboration d’une pensée abstraite nous a permis de réaliser une prouesse qu’aucun animal ne peut revendiquer : celle de pouvoir nous dissocier de l’expérience présente ! Cette capacité de dissociation fait que l’on peut utiliser chaque détail de notre vie pour trier ce qui nous appartient en propre et ce qui appartient au monde extérieur, de nous créer un passé et un futur, de donner naissance à une entité propre et double de nous-même. L’ego ou “la conscience de soi”  est parfaitement illustré par la célèbre phrase de Descartes : « Cogito ergo sum » (Je pense donc je suis). L’ego sépare, analyse, individualise. Siégeant dans notre mental, il a tendance à couper l’homme de son corps et de son instinct qu’il perçoit comme incontrôlables et pouvant nuire à son intégrité. Avec la mémoire comme alliée, il fige les expériences réussies du passé pour se prémunir du futur ; son vocabulaire favori consiste en des “il faudrait”, “tu devrais”, toujours au conditionnel. Une de ses activités premières consiste ainsi à faire respecter les croyances qu’il a établies pour préserver sa cohérence personnelle et sa vie sur terre.

Ego et sentiment de pouvoir

L’ego est particulièrement présent au cours des études musicales ; il aime contrôler l’apprentissage et veille à ce que l’artiste fasse des progrès pour se distinguer petit à petit des autres. En défendant des valeurs d’excellence et de perfection, l’ego du musicien espère gagner la reconnaissance de ses pairs ; il est ainsi très attaché au sentiment de pouvoir que lui procure sa notoriété croissante. Il cherche souvent la prouesse technique afin de se montrer différent et supérieur aux autres musiciens. Il croit aux concours, aux diplômes et à toutes les distinctions qui le valorisent aux yeux des autres et de la société. Il aime les critiques (quand elles sont bonnes !), être la tête d’affiche d’un événement, participer à un jury, être en couverture de la presse spécialisée, recevoir des décorations, percevoir de gros cachets, vivre dans le luxe et toutes autres situations qui le présentent comme une personnalité d’exception. S’il est pédagogue, il aime démontrer à outrance ce qu’il dit pour prouver sa supériorité par rapport à l’élève. S’il croit ne pas avoir la place qui lui revient dans la carrière, il sera intransigeant dans les cours, pourra avoir des propos blessants et humiliants envers ses disciples afin de juguler le sentiment d’injustice et de frustration qu’il ressent en tant qu’artiste. Une grande partie de son énergie passe dans le maintien de sa carrière, son renom, ses relations qui sont la preuve de son existence comme artiste. Il est sujet au trac et au stress et a besoin de beaucoup de concentration pour maintenir un contrôle technique et musical irréprochable en jouant. Il a du mal à vivre le moment présent, à se laisser aller émotionnellement, de peur de jouer d’une manière imprévisible ce qui pourrait lui faire perdre sa renommée ou décevoir son public. Il peut parfois jouer de manière exagérée ou faire des effets pour plaire à son auditoire.

Le “bon génie” du musicien

Au contraire, le “bon génie” du musicien aime se faire plaisir ; il aime jouer pour jouer et ne voit pas le temps passer quand il est à l’instrument. Il peut travailler des heures sans fatigue ni ennui. Il est joyeux et enthousiaste et se sent épanoui après une journée de pratique musicale. Faire de la musique le relie aux autres, à la nature, au monde auquel il se sent intimement appartenir. Il adore partager sa passion pour la musique et joue volontiers avec et devant les autres. Il est un pédagogue attentif qui encourage et soutient volontiers ses élèves. Il est perfectionniste car il aime la beauté, mais n’est pas idéaliste. Plus il avance dans sa connaissance de la musique, plus il développe ses capacités de création, d’invention et d’imagination. Il pratique juste ce qui est nécessaire. S’il fait une erreur, même en public, il ne se dévalorise pas, mais en fait une occasion d’apprendre et de progresser. Il accepte volontiers les critiques car il sait qu’elles s’appliquent à ce qu’il fait et non à ce qu’il est. Il a du charisme en scène ; il joue sans effet ni artifice car il ne cherche pas à plaire au public mais à être authentique.
Il est peu sujet au trac car il entre en scène ou passe un concours pour partager humblement sa passion de la musique et non pour prouver quelque chose ou être aimé de ses auditeurs. En répétition, il dit ce qu’il pense sans chercher à avoir raison et reste à l’écoute des propositions des autres musiciens.

Un équilibre délicat

Tout l’art du musicien consiste ainsi à trouver le délicat équilibre entre son ego et son “bon génie”. Etre, avoir et faire sont les verbes emblématiques qui déterminent les rapports qu’entre­tiennent les artistes avec leurs ego respectifs ! L’expression artistique est l’expression de l’être ; elle crée un lien avec nous-même et avec les autres. Elle n’a rien à justifier, rien à prouver, rien à avoir ni à acquérir. Elle peut prendre des formes aussi variées qu’il y a d’individus ; elle est originale, irrationnelle, parfois surprenante ou dérangeante et toujours changeante. Pour exprimer l’être, l’artiste a recours au faire et à l’avoir : il a une technique, fait des notes, des phrasés, des nuances, fait des concerts grâce à la réputation qu’il a acquise par des prix et des récompenses et qu’illustre sa carrière… Le paradoxe artistique réside dans la croyance occidentale que l’on est ce que l’on fait ou ce que l’on a. Au lieu de laisser s’exprimer librement l’être en scène, l’ego a tendance à inciter l’artiste à montrer ce qu’il sait faire, à jouer en fonction de l’image qu’il veut donner de lui-même, à forcer certaines expressions pour plaire au public, à jouer le plus parfaitement possible de peur d’exposer aux yeux de tous certaines de ses faiblesses ou de ses failles, même si elles sont maîtrisées. Quand l’ego est aux commandes dans une interprétation, l’artiste exprime ses émotions en les simulant à partir de choix ou des postures techniques qui laissent à penser qu’une certaine perfection technique et stylistique suffit à émouvoir l’auditoire sans que l’artiste ait pour autant à prendre le risque d’être lui-même dans l’émotion. Pourtant, si l’ego n’intervient pas ou peu, l’artiste gagnera en charisme, en présence, en inventivité. Il pourra dévoiler d’autres facettes de lui-même que le public découvrira aussi avec lui, aiguisant ainsi sa curiosité et son intérêt pour l’artiste. Il se surpassera en sortant de sa zone de confort habituelle, il vivra avec son public des moments inoubliables et rares qui l’enrichiront et lui permettront de mûrir sa démarche artistique.

La pratique d’un art nous permet de nous affranchir du pouvoir de l’ego en nous offrant la possibilité d’être pleinement nous-même. Si l’ego individualise, l’art rassemble et favorise la communication avec les autres. Etre artiste n’est pas un statut social mais plutôt une relation que l’on tisse avec soi et les autres. Etre artiste, c’est vivre pleinement ses émotions, c’est suivre ses intuitions, c’est se faire plaisir et faire plaisir aux autres, c’est croire en sa propre vision du monde, c’est se découvrir seconde après seconde ; ce n’est pas avoir une carrière, des diplômes, une technique, un poste dans un orchestre… On peut être artiste sans tout cela alors que l’on ne sera pas un artiste accompli si l’on ne vit pas la musique comme une expression de notre être au quotidien. Apprenons à distinguer qui, de l’ego ou de l’artiste, arrive en scène ou fait de la musique au jour le jour pour être des artistes heureux et compétents, des artistes en harmonie avec leur savoir, leur savoir-faire et leur savoir être.
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