Géry Moutier : «La dissymétrie de moyens entre les deux CNSMD reste un sujet tabou»

Antoine Pecqueur 30/05/2018
Le directeur du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon quitte son poste cette année. Pour La Lettre du Musicien, il dresse le bilan de ces trois mandats passés à la tête de l’établissement.
Dans quelle situation économique est aujourd’hui le CNSMD de Lyon ?
Saine, grâce aux moyens stabilisés de l’Etat, et à la constitution par l’établissement de quelques réserves au profit de ses nécessaires projets immobiliers. Toutefois le cadre de rémunération des emplois enseignants, à la fois rigide et peu attractif, et qui n’a pas évolué depuis plus de quinze ans, va commencer à poser problème. De fait, ce n’est pas l’appât du gain qui fait l’attractivité des CNSMD !
Quelles difficultés avez-vous rencontré au cours de vos neuf années à la tête du CNSMD de Lyon ?
Conduire un tel établissement, entre ancrage patrimonial surpuissant et urgence de la création, est affaire de finesse. Les enseignants sont autant au service de leur art que vigilants envers tout ce qui pourrait déstabiliser leur cœur de pratique. Le glissement de terrain de décembre 2013 et la délocalisation partielle de nos activités ont violemment différé notre projet d’extension, mais ils ont aussi touché l’ensemble des personnels. Des urgences budgétaires (entre la Philharmonie, la maison de la Radio, l’Opéra-­Comique, les ateliers Berthier…) ont mobilisé des moyens directs ou indirects du ministère dans une chronologie qui a télescopé les projets du CNSMD de Lyon. Cela a aussi souligné la dissymétrie des moyens affectés aux deux CNSMD, en espaces, en ressources techniques et en emplois – plus de 90 emplois parisiens étant pris directement en charge par le ministère. Cette configuration figée depuis vingt-cinq ans reste encore un sujet tabou.
Comment voyez-vous aujourd’hui le match entre le CNSMD de Lyon et celui de Paris ? Quelle est la spécificité de Lyon ?
S’il y a match, il est gagnant-gagnant. La diversité c’est la vie, et le ministère a compris qu’on ne choisit pas entre David Oïstrakh et Yehudi Menuhin : on embrasse les deux ! Il faut juste veiller à ne pas doublonner plus encore les offres de formation. Je pense à nos cursus “composition pour le film et l’image” ou encore direction de chœur. Le CNSMD de Lyon est unique sur différents plans : pour la musique, l’excellence instrumentale est enrichie par trois pôles opérants sur la création, l’interprétation historique et la culture/recherche. Du côté de l’art chorégraphique, on ne peut espérer s’épanouir dans la danse contemporaine en ignorant le corps de la danse classique, de même que le danseur classique doit être élevé à une dimension contemporaine de son art. Enfin, du côté de la formation des formateurs, l’établissement est une référence en danse comme en musique. Tout cela n’est possible que grâce à la taille humaine de l’établissement, 600 étudiants seulement : mieux que du “cousu main”, de la haute couture !
Quelle est la place du CNSMD de Lyon comparée à celle des pôles supérieurs ? N’y a-t-il pas aujourd’hui trop de lieux d’enseignements par rapport au marché de la musique ?
Le CNSMD de Lyon connaît bien le travail considérable qui se fait dans l’enseignement initial puis dans les pôles. Toutefois, après dix ans d’expérience, encore trop de diplômés des pôles échouent aux concours des CNSMD, alors que le nombre de candidats issus de formations à l’étranger augmente. Certains pôles développent une belle identité, sur les musiques actuelles, le jazz, le chant ou la danse, ou en tirant profit du label diplômant de l’université voisine. D’autres tentent un modèle réduit de CNSMD et, de fait, peinent à réunir pour chaque discipline une masse critique d’étudiants suffisante pour générer une dynamique préprofessionnelle. Alors qu’ils bénéficient de moyens publics, les pôles semblent donc souffrir du manque d’une feuille de route territoriale cohérente qui les conforterait dans leurs différentes missions. En renonçant à structurer la dynamique des CRD et CRR, qui étaient peut-être devenus un peu trop fourre-tout, on a provoqué un éclatement de l’offre de formation artistique, difficile à appréhender pour les familles et les jeunes. On a généré de la discontinuité et on entretient partout des petits royaumes. Le théâtre et les beaux-arts sont d’ailleurs bien souvent séparés de la musique et de la danse ; de même, les arts, les sciences humaines et les sciences dures se parlent peu. A l’échelle de la France, numériquement toute petite, c’est une erreur. Il serait temps de fédérer et féconder ces énergies, car le marché du travail est complètement international.
Quel regard portez-vous sur le passage au système LMD ?
Via le processus de Bologne, l’excellence des diplômes des CNSMD se devait d’être reconnue, a minima à l’égal des universités anglo-saxonnes. Le modèle académique français, dans lequel il a fallu fondre nos pratiques éprouvées ou nos logiques instrumentales, nous a paradoxalement poussé à créer de nouveaux espaces de liberté, d’inventivité. La reconnaissance de l’enseignement supérieur artistique reste un long chemin. Pourtant, un diplômé de CNSMD ne donne pas qu’à entendre ou à voir, il donne aussi à penser. Il y a dix ans, les processus de décision de l’université française n’ont pas permis que soient reconnus le courage et l’immersion artistique des musiciens ou danseurs, depuis leur plus jeune âge. Le concours d’entrée des CNSMD aurait dû avoir le poids de celui d’autres grandes écoles, et sa réussite permettre en certains cas l’accès direct à une troisième année de licence. Accompagner l’extrême diversité des populations et des âges qui traversent un CNSMD n’est pas un problème, c’est une richesse. La possibilité d’études longues, qui ne concerne pas ceux qui s’insèrent tôt professionnellement, est assortie en 2e cycle d’un mémoire et en 3e cycle d’une thèse. C’est une opportunité pour un artiste de réfléchir sur sa pratique et les objets de celle-ci, cela élargit l’espace de son inspiration et de sa vocation.
Quels conseils donneriez-vous à votre successeur ? Et quels sont les défis qui l’attendent ?
Je lui suggérerais de trouver un autre nom pour l’établissement, car le mot bien poussiéreux de “conservatoire” ne correspond plus à la réalité du CNSMD de Lyon. Et je serais heureux de voir que deux axes stratégiques auxquels je crois sont soutenus : dynamisme de l’enseignement supérieur culturel à Lyon (avec Ensba, Ensatt, Ensba, et Cinéfabrique), et dynamisme de l’enseignement supérieur sciences et société (Chel(s) : Collège des hautes études Lyon sciences, constitué de Sciences-Po Lyon, VetAgroSup, Ecole normale supérieure, Ecole centrale, Ecole des mines, CNSMD de Lyon). Je souhaite à mon successeur d’agréger toutes les forces et les moyens pour que ce magnifique établissement bénéficie enfin des outils qu’il mérite.
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