Le bilan de l’ère Moutier par ceux qui l’ont vécue

Suzanne Gervais 30/05/2018
Professeurs et élèves du CNSMD de Lyon dressent un bilan des trois mandats de Géry Moutier et font part de leurs souhaits pour la suite.

Un enseignement humaniste

« Le conservatoire sous Géry Moutier a traversé une période de crise, où la culture n’était absolument pas la priorité de l’Etat. Il a le mérite d’avoir tout fait pour maintenir le navire à flots », estime la violoniste Marianne Piketty, qui enseigne au conservatoire depuis 2001. Pour elle, l’établissement défend une conception humaniste du musicien : « Le conservatoire de Lyon forme des artistes complets, cultivés et créatifs, plus que des gens excessivement performants dans un seul domaine. » Un état d’esprit que revendique également Charlotte Ginot-Slacik, professeure d’histoire de la musique : « La place accordée aux disciplines théoriques est importante et, chez nous, c’est l’élève qui construit son parcours. Cette liberté de formation est notre marque de fabrique. »

Médiation et ouverture

Etudiant dans la classe de violoncelle, Dimitri Leroy est aussi représentant des étudiants au conseil d’administration du CNSMD, lesquels souhaitent « être davantage formés à la médiation. Cela nous est de plus en plus demandé, mais, quand il s’agit de s’adresser à un public autrement qu’avec notre instrument, la plupart d’entre nous sont démunis. » Former les musiciens à la médiation culturelle est justement, pour Marianne Piketty, incontournable : « Nous devons continuer à former des musiciens engagés dans la société, qui comprennent que la musique est au-delà du divertissement. Le nouveau directeur, ou la nouvelle directrice, devra trouver cet équilibre entre la dimension artisanale du métier de musicien et sa mission dans la ­société. » Jean-Basile Sosa, qui vient de terminer son master en composition électroacoustique, loue l’esprit d’ouverture de l’établissement : « La recherche et la création sont encouragées. La classe de composition électroacoustique de François Roux est tournée vers l’art d’aujourd’hui et les nouvelles technologies. »

Renouveler la forme du concert Anne

Delafosse coordonne le département musique ancienne depuis deux ans : « Géry Moutier a su accompagner les initiatives des élèves qui imaginent de nouvelles manières de mettre le concert en scène. J’aimerais que son successeur continue sur cette lancée, qu’il encourage les étudiants à être créatifs. » Pour Jérôme ­Guichard, professeur de hautbois, l’accent a été mis, pendant le mandat de Géry Moutier, sur le renouvellement du concert. « Un gros effort a été fait pour encourager les étudiants à bousculer la forme du concert traditionnel. Ils sont de plus en plus audacieux ! » Les élèves en fin de master disposent désormais, lors de leur examen, de 10 à 12 minutes pour faire… ce qu’ils veulent. « Au lieu de jouer pour la dixième fois la Romance de Schumann, ils peuvent arriver sur scène sans leur instrument, faire du théâtre, improviser… explique Jérôme Guichard. On a eu du doudouk, du bal musette, une création pour hautbois et chœur d’hommes, une étudiante japonaise est même arrivée en habit traditionnel. » Le professeur de hautbois souhaite que la transversalité entre les départements soit davantage encouragée.

La musique ancienne

Un décloisonnement entre les départements moderne et ancien est justement à l’œuvre. « C’est indispensable, estime Marianne Piketty, qui vient elle-même de se former au violon baroque au sein du conservatoire. Des violonistes modernes qui n’auraient aucune notion de rhétorique baroque ne trouveront pas de travail. De plus en plus d’orchestres exigent la double casquette. Rares sont désormais les postes de violon solo à ne pas demander la maîtrise du jeu et de l’instrument baroque. Chez les vents, c’est acquis depuis longtemps, les cordes sont en retard. » Le conservatoire propose désormais des doubles masters : après “trombone et sacqueboute” en 2013, le cursus “trompette moderne et baroque” a été ouvert cette année. Les cours d’improvisation baroque accueillent désormais les instrumentistes modernes. Pour ­Tiago Simas Freire, qui vient de terminer ses études de cornet à bouquin et de flûte à bec, « la direction a été très attentive à la musique ancienne. C’est un département très dynamique dans l’établissement, mais aussi à l’extérieur via des partenariats avec les centres de musique ancienne que sont Genève et Bâle. Je viens de Lisbonne, où le CNSMD de Lyon apparaît comme une référence en musique ancienne. » Si Paris se concentre sur le baroque plus tardif, à Lyon, on peut étudier les instruments du Moyen Age et de la Renaissance.

Repenser les évaluations ?

Les étudiants appellent également à une réforme des conditions d’évaluation des récitals qu’ils donnent deux fois dans l’année. « Les auditions sont actuellement notées… c’est une pratique qui était bonne au 19e siècle, plus aujourd’hui ! estime Dimitri Leroy. On aimerait essayer de sortir des classements, des mentions et de tout ce qui peut établir une hiérarchie entre les étudiants. Le département de musique ancienne sera pionnier dans les trois prochaines années, pour essayer de passer des notes à un système d’appréciations plus collégial. » Affaire à suivre.

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