La musique dans les déserts culturels

Laurent Vilarem 13/06/2018
Le ministère de la Culture vient de lancer l’opération “Culture pour tous”. Cependant, des musiciens s’attachent déjà à apporter la musique classique dans les zones rurales et périurbaines. Tour d’horizon.

« Les droits culturels ne sont pas des droits accessoires, il faut faire vivre la culture loin des dorures ! » C’est avec cette phrase choc que Françoise Nyssen a lancé la conférence de presse du plan “Culture pour tous” visant à favoriser l’itinérance des spectacles culturels. L’enquête commandée par le ministère dresse en effet un constat éloquent : une forte disparité de subventions entre l’Ile-de-France et les régions (139 euros par habitant contre 15 euros) et la mise en avant de 86 “zones blanches”, ne comptant qu’un équipement culturel public pour 10 000 habitants. Huit départements sont particulièrement touchés par ces déserts culturels : l’Eure, le Loiret, la Moselle, les Vosges et, outre-mer, la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et la Réunion. Le plan proposé par le ministère ne promeut pas de nouvelles initiatives mais distingue les projets déjà existants. Des crédits supplémentaires seront accordés (6,5 millions d’euros par an, avec un objectif de 10 millions en 2022), afin d’encourager les ensembles, notamment musicaux, qui sillonnent les zones rurales et périurbaines. L’implantation de la musique classique dans ces “déserts musicaux” pose toutefois quelques questions.

Répondre aux besoins des communes

Incontestables pionniers de l’itinérance et de l’action culturelle, les Concerts de poche organisent chaque saison 100 concerts et plus de 1 500 ateliers musicaux dans près de 260 villages ou quartiers. Créée en 2002, l’association a rayonné « comme un escargot » à partir de la Seine-et-Marne, son centre, pour toucher par capillarité, onze des treize régions métropolitaines, avec un succès toujours grandissant : « Nous faisons du cousu main, affirme sa directrice et fondatrice Gisèle Magnan. Les acteurs territoriaux nous appellent pour nous préciser leurs besoins. Avec eux, je veille à proposer des programmes artistiques ambitieux. Notre avantage est notre grande polyvalence : nous possédons une vaste offre, allant de concerts pour cordes, chœur ou jazz, ainsi qu’une grande diversité d’ateliers, de quinze jours à six mois, auprès de groupes spécialisés ou intergénérationnels. Nous nous positionnons moins comme une compagnie artistique que comme un outil au service des collectivités. »

Particularité des Concerts de poche : inclure les habitants dans un processus de création collective, en compagnie des artistes. La formule a séduit des musiciens comme Philippe Cassard, Michel Dalberto, Jean-Marc Luisada, ou le quatuor Modigliani qui se produisent devant des publics qui découvrent souvent pour la première fois la musique classique : « Les seules contraintes imposées sont de veiller à proposer des œuvres variées, et que le concert ne dépasse pas une 1 h 10. C’est important que le public en redemande. »

En 2018, les Concerts de poche lancent une campagne de crowdfunding pour emmener un orchestre d’une quinzaine de musiciens dans les quartiers difficiles et dans les communes rurales. Un programme mis en place grâce au mécénat et une relative augmentation de la subvention ministérielle : « Sur un budget global de 2,6 millions d’euros, avec une équipe de 25 salariés à temps plein, poursuit Gisèle Magnan, le ministère a remonté son aide de 80 000 à 240 000 euros. Ce n’est pas énorme par rapport à notre budget, d’autant que par le passé il y a eu de nombreuses promesses non tenues. Mais on sent que la situation est plus favorable, même si, parallèlement, d’énormes sommes sont investies pour des projets certes admirables, comme “Tous musiciens d’orchestre” [4 millions d’euros à partir de septembre 2018, NDLR] mais qui touchent des grandes villes déjà très bien dotées. »

L’implantation sur le territoire

Autre pionnier de la médiation culturelle, l’ensemble Justiniana se distingue depuis 1982 par ses spectacles d’opéras en zones rurales de Franche-Comté. Depuis 2000, sa directrice Charlotte Nessi a créé les Opéras Promenade, dans lesquels les habitants sont invités à déambuler dans le village pour suivre l’action, et à participer à la confection du spectacle voire à chanter dans le chœur. Ici encore, le succès est fulgurant : « Les villages se sont véritablement appropriés les Opéras promenade. A chaque appel, au moins 60 ou 80 communes ou petites agglomérations répondent présents. On sent qu’ils les considèrent comme leur outil culturel. » Profitant de trente-cinq ans d’expérience, Charlotte Nessi n’a pas brandi la carte potentiellement élitiste de l’opéra. Elle est partie, non pas du répertoire lyrique, mais de thèmes issus de la mémoire collective. De Cendrillon à Don Quichotte, cette approche a permis de créer des ouvrages aussi exigeants que Le Château de Barbe-Bleue de Bartok. Le tissu associatif a ensuite pris le relais, puis déployé ses réseaux. Mais un double constat s’impose. Le premier tient dans le changement sociétal : « L’engouement est toujours aussi vif pour nos spectacles participatifs, mais l’atmosphère qui règne dans les villages est moins conviviale qu’autrefois. En dix-huit ans, j’ai senti une forme d’individualisme monter, et le mouvement associatif des villages disparaître peu à peu. Chacun se soucie plus de sa maison, de son confort… les habitants sont toujours aussi enthousiastes, mais le travail d’ancrage prend plus de temps. » Le second constat est plus réjouissant : l’apparition d’une nouvelle génération de chanteurs et de musiciens, enthousiasmés par ces projets itinérants. « Participer à un opéra promenade relève de la vocation. Les chanteurs perdent en confort ce qu’ils gagnent en proximité. Ils ne jouent jamais dans les mêmes lieux, tout le travail scénique est fait en sachant qu’aucune représentation ne sera identique. C’est une démarche à la fois artistique et politique, mais je suis heureuse que la nouvelle génération de chanteurs s’empare pleinement de ces questions. »

Prendre le relais des associations disparues

Directeur depuis 2016 du festival Bach en Combrailles, à une demi-heure en voiture de Clermont-Ferrand, Vincent Morel déplore également la disparition des réseaux régionaux associatifs : « Si on ne fait que de la programmation artistique, on est morts ! Nous avons également aujourd’hui un rôle de coordinateurs de projets culturels, car de nombreuses associations, comme l’Ariam Ile-de-France ou Transfo en Auvergne, n’existent plus. Le monde amateur (chorales, écoles de musique…) n’a plus de liens entre ses différentes parties, et c’est désormais aux festivals de rassembler les énergies. » Lorsque l’équipe du festival a proposé un volet d’action culturelle, la réponse des collectivités locales a été immédiate et unanime. Les actions scolaires ont ainsi remporté un franc succès, même s’il a fallu faire preuve d’imagination : « Nous ne sommes pas arrivés avec nos petits sabots et nos costumes d’époque pour expliquer les Cantates de Bach, assure Vincent Morel, mais nous avons réfléchi à une forme de médiation déguisée. En proposant par exemple aux parents d’élèves de faire le gâteau du festival, on a fait entrer le mot Bach dans les familles des Combrailles. Le plus important est d’instaurer un dialogue et de rester au plus proche des habitants. Dans ce même ordre d’idées, nous avons organisé un bal traditionnel, comme il en existe beaucoup en Auvergne, suivi d’un concert très exigeant. C’est comme cela qu’on fidélise un nouveau public. »

Faire tomber les barrières culturelles

En l’absence d’implantation préalable sur un territoire, les barrières culturelles demeurent au sujet de la musique classique. C’est l’expérience qu’a faite Florence Bolton, codirectrice de l’ensemble La Rêveuse avec son projet d’Opéra Bus itinérant dans la région Centre-Val de Loire. « La phase de prospection auprès des directeurs de communautés de commune a été très difficile, prévient-elle, je n’avais pas forcément la bonne personne au bout du fil et souvent des gens ne comprenaient pas le ­projet. Parfois, les bras m’en sont tombés ! Une fois, une dame m’a demandé : “Est-ce que vous êtes intermittente du spectacle ? Nous ne sommes pas intéressés, car nous sommes sans cesse harcelés par les ­intermittents !”. » Pourtant, une fois la barrière des décideurs culturels passée, le projet séduit. Le concept est en effet original : un bus d’une trentaine de places, entièrement redécoré à la manière d’une loge toute en rouge et or du palais Garnier. De quoi décomplexer des visiteurs éventuels, même si, là encore, il a fallu adapter le format du concert, pour ne pas effrayer les téméraires : « Pour beaucoup de gens, aller au concert n’est pas naturel. Ils n’osent pas, de peur du ridicule et de n’y rien connaître. Ils s’imaginent que la musique baroque ne leur est pas destinée. Des barrières qui ne tombent qu’après un travail de longue haleine. » Pour la tournée de fin 2018, qui aura lieu dans 25 communes, les concerts de l’Opéra Bus seront interactives et laisseront au public la possibilité de s’exprimer.

Une nouvelle génération décomplexée

Symbole d’une génération de musiciens désireux de partager sa passion du classique bien au-delà des sphères habituelles, Guilhem Fabre a lancé un crowdfunding pour uNopia, un projet de camion-scène donnant des concerts itinérants à travers l’Europe. Soutenu par la Fondation Banque Populaire, le jeune pianiste a besoin de 25 000 euros pour acheter le camion au mois de juin, puis faire les modifications nécessaires afin de créer une scène de spectacle. Le rêve d’un musicien passionné par le voyage : « Je n’ai jamais eu envie de donner des concerts dans d’immenses salles. Mon expérience dans les prisons et les lycées difficiles m’a donné le sentiment que mon métier avait davantage de sens. Pour découvrir la musique classique, il faut l’avoir reçue au biberon, comme ce fut le cas pour moi, ou réunir les conditions d’un coup de foudre. » Là où l’abandon de la carrière soliste de François-René Duchable (parrain d’uNopia) semblait, il y a encore quelques années, insolite, des musiciens d’une vingtaine d’années choisissent désormais de privilégier (sans exclusivité) des publics non spécialisés. Un engagement artistique pour lequel Guilhem Fabre avance une explication intéressante : « Aujourd’hui, la musique classique est devenue un genre musical comme un autre dans notre société. Il y a moins de déférence à l’égard de la “grande” musique, si bien que les énergies peuvent se libérer. Toutes les initiatives pour la faire découvrir sont possibles, à condition que ces propositions soient festives, enthousiastes, joyeuses et ardentes ! »

La musique : un droit culturel ?

Implanter la musique classique dans un territoire n’est donc pas chose aisée. La considérer comme un devoir (on parlait autrefois d’éducation du public) s’avère extrêmement contre-productif. Demeure la question de l’accès à la musique et des droits culturels : « Le problème en juridiction des droits culturels, c’est qu’il s’agit d’un droit “mou”, affirme Marina Roche Lecca, responsable des relations avec le public du Festival d’Ambronay. Il n’y a pas d’obligation juridique, ni de sanctions si une commune, une région ou l’Etat ne respecte pas ses obligations. » Rendre accessible la musique classique revêt toutefois une plus large dimension. Le pianiste Philippe Cassard se souvient d’une soirée des Concerts de poche dans une ville déshéritée de l’Aisne : « Nous jouions en trio avec David Grimal et Anne Gastinel. L’équipe des Concerts de poche avait préparé un chœur d’une quarantaine de personnes de tous âges et de toutes origines, qu’ils étaient allés chercher, un par un, avec l’aide des services sociaux. Le concert a été bouleversant. Après et avant le concert, j’ai pu parler avec certains qui étaient reclus chez eux, en raison du chômage. Les œuvres, qu’ils avaient préparées pendant six mois, était l’aboutissement d’un travail en commun. Ils n’avaient jamais imaginé qu’ils pouvaient chanter en chœur de la musique classique. »

On le voit : les artistes sont de plus en plus nombreux à s’engager dans les déserts musicaux. Il incombe maintenant aux pouvoirs publics et aux partenaires privés de prendre le relais en termes sonnant et trébuchant. Car le militantisme ne saurait se réduire à du bénévolat. Ce type d’actions doit aujourd’hui s’étoffer et se structurer pour s’inscrire à long terme dans ces territoires isolés.
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