Grèves dans les transports : quelles conséquences pour les orchestres?

Réorganisation en chaîne des plannings, accumulation de fatigue, mais aussi danger d’une désaffection du public et rendez-vous manqués avec les mécènes… Premier bilan des conséquences des grèves à la SNCF et chez Air France sur le fonctionnement des orchestres et ensembles. Départ immédiat pour un tour de galère(s).
Lorraine Villermaux le concède : « Depuis quelques mois, nous sommes tous devenus tour-opérateurs. » La directrice générale des Talens lyriques se réjouit d’avoir, jusqu’ici, évité le pire. Avec près de 50 % de ses concerts donnés en dehors de nos frontières (29 sur 60), l’ensemble baroque fondé il y a un peu plus de vingt-cinq ans par Christophe Rousset, vient de vivre l’une de ses saisons les plus « internationales ». Mais une saison dont l’organisation s’est vue largement mise à mal, depuis le mois de février, par les grèves successives à Air France et à la SNCF.

Impact financier

Pour l’heure, l’ex-présidente de la Profedim (le syndicat professionnel des producteurs, festivals, ensembles et diffuseurs indépendants de musique) préfère mettre en avant, « au-delà de l’inconfort du moment », la solidarité des musiciens vis-à-vis du service public. Elle reconnaît toutefois que « l’impact financier, à la fin de l’année, se fera forcément sentir. Pour un ensemble comme le nôtre, les déplacements et les hôtels représentent déjà 15 % du budget, soit près de 350 000 euros. Or, si nous avons pu jusqu’à maintenant mener toutes nos tournées à leur terme, ça n’a été qu’au prix d’une réorganisation quasi-permanente des voyages individuels de nos artistes. » Une réorganisation qui a permis à ces derniers, bon an, mal an, de passer entre les gouttes. Mais qui n’est pas sans conséquences.
« L’économie des ensembles indépendants impose que l’on optimise au maximum les coûts en anticipant l’achat de nos billets de train ou d’avion des mois à l’avance. Chaque fois qu’il nous faut modifier une réservation à la dernière minute, c’est tout sauf anodin. Aussi bien en termes de gestion des plannings que de frais supplémentaires ! » Ce que confirme Lila Forcade. Après un passage à l’Orchestre de chambre de Paris, elle a rejoint en 2015 l’Orchestre d’Auvergne au titre de déléguée générale. Depuis sa création en 1981, la phalange a acquis une solide réputation internationale. Renommée renforcée par l’arrivée à sa tête, en 1994, du Néerlandais Arie Van Beek, puis, en 2011, de l’Espagnol Roberto Forés Veses. Tant et si bien que l’orchestre a développé une grande habitude des tournées à l’étranger. Les aléas de vols, Lila Forcade connaît. « Les derniers problèmes majeurs que nous avions rencontrés étaient en 2015, lors d’une tournée au Japon juste après les attentats de novembre, confie-t-elle. Les Japonais annulant leurs voyages en France, Air France, faute de remplissage, avait supprimé notre retour Osaka-Paris. On nous proposait un retour deux jours plus tard… Mais sans tenir compte des impératifs des solistes qui avaient des engagements pour des concerts, des répercussions sur le planning de l’orchestre et des défraiements. » Un scénario catastrophe que l’administratrice chevronnée espérait ne pas avoir à revivre de sitôt… C’était compter sans le mouvement social qui frappe la compagnie aérienne depuis le 22 février et qui a décidé de s’inviter sur la dernière tournée de l’orchestre, en Pologne.

Scénario digne des frères Farrelly

« Nous avions prévu un vol de Clermont-Ferrand à Paris avec Hop, puis Paris-Amsterdam avec Air France et Amsterdam-Cracovie avec KLM, raconte-t-elle. Départ le 3 mai début d’après-midi, arrivée en fin de soirée à Cracovie. Nous ignorions alors qu’Air France déposerait un préavis de grève pour le 3 mai précisément. » Commence un long et pénible processus de négociation avec la compagnie. « Les billets sont achetés longtemps à l’avance. Là c’était début février. Lorsque nous avons appris le risque de grève, nous avons étudié les solutions. Les vols au départ de Lyon étaient complets. Il restait une possibilité au départ de Genève mais sur deux vols différents. La difficulté étant, pour garder un budget équilibré, de ne pas payer de supplément, il fallait négocier avec Air France pour que soit acceptée une autre réservation alors que le vol n’était pas officiellement annulé. Sinon, cela est considéré comme une décision volontaire du client de changer de vol, et on doit payer les nouveaux billets de notre poche. » Pression de la compagnie. Des musiciens. Et des organisateurs sur place, « qui s’inquiètent et recommandent que l’on prenne des assurances. » Le 1er mai, ultimatum d’Air France : « Soit on laissait tomber, soit on validait l’option Genève avec KLM. C’est le choix que nous avons fait. Air France a annoncé le jour du départ que le Paris-Amsterdam était annulé. » Le bon choix… Mais pas la fin des problèmes pour Lila Forcade. Loin s’en faut. « Comme il n’y avait pas assez de place sur le Genève-Amsterdam nous avons dû louer une voiture et faire voyager cinq personnes séparément. Trouver un bus pour nous emmener à Genève. Notre violon solo n’avait pas de place. Elle est partie avec Lufthansa via Munich. A Amsterdam, au moment d’embarquer, nouvelle surprise : un musicien ne pouvait pas monter à bord. Il était enregistré sur un vol déjà effectué. Crise de nerfs. Tension maximale après cette longue journée. Finalement nous avons tellement insisté qu’il a été autorisé à monter à bord. Evidemment, à l’arrivée, pas de valise. Pas de tenue de concert. Le flight case d’une contrebasse endommagé. La corde de sol de la contrebasse cassée. Le 3 mai était fête nationale en Pologne et le 4 mai… jour férié ! » Ce scénario burlesque, digne des frères Farrelly, prête aujourd’hui à sourire dans les rangs des musiciens, « qui se souviennent surtout des succès des concerts », assure Lila Forcade. Mais cette dernière, elle, n’est pas prête d’en oublier l’impact logistique et financier.

Partenariats

Tous les orchestres n’ont pas joué de la même malchance. A l’Orchestre de Paris, « partenaires de longue date d’Air France et de la SNCF », insiste-t-on à la communication, on préfère minimiser l’impact sur les déplacements. Parmi les rares exemples cités, un retour de tournée d’Espagne, le 22 mai, pour lequel « l’équipe de production avait prévu un bus supplémentaire afin d’éviter que les 90 musiciens se trouvent en peine pour rentrer chez eux après l’aéroport. » Bilan de l’opération : 5 000 euros. Nouveau risque pour le 22 juin. « L’équipe s’est rapprochée de la SNCF, avec qui elle entretient de bons rapports, nous dit-on. Elle informera l’orchestre le plus en amont possible. » Si le train est supprimé, la SNCF replacera les musiciens dans un train plus tôt ou plus tard. La journée étant banalisée “transport” pour les musiciens, l’orchestre est libre de faire partir les musiciens à l’heure qu’ils souhaitent (dans la limite du raisonnable). Même son de cloche du côté des formations de Radio France. « Nous touchons du bois mais nous avons eu jusqu’à présent une chance folle. Nous n’avons eu aucun chef empêché de venir par les grèves, résume Marianne Devilleger, responsable de la communication du Chœur et de la Maîtrise. Et nous n’avons pas eu à annuler de concert. Une seule exception : un concert de la Maîtrise à l’abbaye de Saint-Riquier, le 18 mai dernier, que l’organisateur [le conseil départemental de la Somme, NDLR] a préféré reporter. » Si le risque plane encore de voir la grève SNCF se prolonger durant l’été, et perturber les déplacements des orchestres et des chœurs dans les festivals, Radio France se veut rassurante : « Nous avons signé en septembre 2017 un partenariat de trois ans avec la SNCF visant à faciliter l’accès à la culture pour tous. L’entreprise est donc particulièrement attentive à nous prévenir dès que possible. »

Dommages collatéraux

Annulations de concerts ou perturbations de tournées ne sont toutefois pas les seuls risques que ces grèves font planer sur la vie des orchestres et des ensembles. « Pour anticiper les frais supplémentaires et ne pas alourdir le budget, nous avons dû rogner sur pas mal de déplacements à la marge, rajoute ainsi Lorraine Villermaux. A commencer par les miens. » Il faut également composer avec les nombreux retards cumulés des salariés permanents. Et « une désaffection nette du public depuis le début des mouvements sociaux. Nous faisons face à une réelle difficulté quant au maintien de notre niveau de public, renchérit-elle. Ce qui n’est pas pour nous rassurer si les grèves devaient se prolonger durant la période des festivals. »
Enfin, et ce n’est pas la moindre des perturbations dans un paysage musical français en pleine réinvention de son modèle économique, et se cherchant un début d’équilibre entre financement public et privé, « les grèves à répétition ont fortement nui aux soirées avec les mécènes, engendrant un certain nombre de ­rendez-vous manqués qui pourraient avoir des conséquences plus graves à long terme. »
L’été des festivals commence sous tension. D’autant qu’aux déplacements des orchestres vont se mêler ceux des touristes, ce qui peut augurer une belle pagaille dans les gares et les aéroports. A suivre.
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