Le “crowdfunding”, nouvel eldorado des conservatoires?

Suzanne Gervais 13/06/2018
Opéras, salles de concerts, orchestres et ensembles… tous sont familiers du financement participatif, qu’ils y aient recours ponctuellement ou plusieurs fois dans l’année. Rien de tel du côté des conservatoires et des écoles de musique, qui commencent tout juste à s’y mettre.
Direction la Seine Saint-Denis où le conservatoire ­d’Aubervilliers-La Courneuve a décidé de passer par le crowdfunding pour boucler le budget du projet de l’année, “Carmen 93”. Une première pour le directeur, Alexandre Grandé : « Le coût de cette production est de 30 000 euros pour quatre représentations. C’est dix fois moins que le montant d’une production professionnelle, mais c’était tout de même trop lourd pour le conservatoire. Pourquoi ne pas faire appel au financement participatif ? »

Un bénéfice en termes d’image

Lancer une campagne, ce n’est pas si simple. « Il faut d’abord trouver le bon interlocuteur, poursuit le directeur. Entre Ulule, KissKissBankBank, Commeon, Proarti… il y a des dizaines de plateformes. » L’équipe du CRR 93 opte pour une plateforme moins connue, Collecticity, qui travaille essentiellement avec les collectivités territoriales. Etape suivante, définir un chiffre. « On a décidé de demander 3 000 euros. C’était le palier le plus faible proposé par la plateforme. Nous avions peur, en choisissant un palier plus élevé, de ne pas réussir à récolter suffisamment d’argent. Dans ce cas, l’argent est reversé aux donateurs. Pour une première tentative, nous voulions être prudents ! » Un mois après le lancement de la campagne, le conservatoire a récolté 4 500 euros, une somme qui permet de financer les costumes et les décors.
Même réussite à Rouen, où le conservatoire vient de faire appel au crowdfunding pour financer une tournée en Chine, cet été. « L’orchestre symphonique a été invité à donner plusieurs concerts dans le cadre du festival Eurochestries », explique le directeur, Claude Brendel. Près de 80 élèves feront le déplacement. Coût de l’opération : 85 000 euros. « Les familles versent déjà une participation, mais nous ne voulions pas leur demander de payer davantage. D’où l’idée de recourir au crowdfunding. » Là encore, c’est une première. 6 000 euros étaient nécessaires pour réussir la campagne lancée sur la plateforme Ulule. Après quelques semaines de mobilisation, le projet a reçu 6 325 euros. Et le bénéfice n’est pas seulement financier. Une campagne de crowdfunding bien menée assure une publicité efficace à l’établissement. « Le financement participatif permet de communiquer différemment sur l’institution, voire d’amener un premier regard sur le conservatoire et de faire découvrir notre travail, estime Alexandre Grandé. Et puis, le succès d’une campagne valorise tout l’équipe car tout le monde, professeurs et élèves, s’est investi ! »

Les projets ponctuels, clés du succès

Pour réussir dans l’aventure du crowdfunding, la règle est la même que pour les orchestres et les ensembles : le financement participatif fonctionne lorsqu’il s’agit de projets ponctuels. « Nous mettons en place de grosses productions comme “Carmen 93” tous les quatre ans, explique Alexandre Grandé. Je pense que nous y aurons à nouveau recours. » Même état d’esprit à Rouen : « Je crois beaucoup au crowdfunding en tant que levier pour financer un projet pédagogique ou artistique, mais pas tous les mois, une fois dans l’année, éventuellement », soutient Claude Brendel, qui y songe pour le renouvellement du parc instrumental. Le CNSMD de Paris n’a utilisé le financement participatif qu’une seule fois. C’était en 2016, pour acquérir des manuscrits d’André Jolivet. Un succès, puisque 28 650 euros avaient été récoltés au lieu des 25 000 escomptés. Pour autant, l’établissement n’a pas réitéré l’expérience. « Une campagne de crowdfunding dépend des opportunités… et ne s’improvise surtout pas, explique Anne Leclerq, responsable du mécénat au conservatoire. Il faut avoir le bon projet au bon moment. Mais nous ne sommes pas un organisme de diffusion et, dans un conservatoire, les projets porteurs sont moins nombreux que dans un orchestre. »

Service public cherche fonds privés

Conservatoires et financement participatif ne vont pas de soi. « Pour financer un projet public, on a fait appel à une plateforme privée, qui touche un pourcentage, explique Alexandre Grandé. La décision doit être réfléchie. En ce qui concerne le CRR 93, elle a été prise au sein du conseil d’administration, composé des élus d’Auber­villiers et de La Courneuve. Ils se demandaient s’il était juste de faire appel aux fonds privés pour faire fonctionner une structure publique. C’est une question qui touche à la déontologie. » Mêmes précautions à Rouen. « En tant qu’établissement municipal, c’est compliqué de se lancer dans ce type de projet, reconnaît Claude Brendel. Chez nous, c’est l’association des parents d’élèves qui a porté la campagne. Une solution qui a permis davantage de souplesse. » Aubervilliers-La Courneuve, Rouen et, avant eux, Paris : trois exemples qui montrent que les conservatoires réfléchissent maintenant à leur stratégie en termes de mécénat. « Le crowdfunding est l’un des leviers de recherche de mécénat, explique Anne Leclerq. C’est une opportunité pour élargir les différents types de financement du conservatoire. »

Diversifier les financements

Le CRR de Rouen n’a pas encore eu recours à d’autres financements privés, mais le sujet fait débat au sein de la collectivité. « Nous réfléchissons à un club de mécènes pour le conservatoire, confie Claude Brendel. Ce mécénat pourrait intervenir lorsque nous avons un projet de concert ou des instruments à renouveler. » Le recours au mécénat d’entreprise pose des questions et, en premier lieu, celle des contreparties de la part du conservatoire. « Nous ne sommes pas un opéra ou un orchestre. Un conservatoire n’est pas une structure de diffusion à vocation commerciale. Toute la difficulté est de trouver le bon partenaire… », poursuit le directeur du CRR de Rouen. Le recours au mécénat ponctuel type crowdfunding est nouveau pour les conservatoires, mais révélateur de la situation économique actuelle. « On atteint une limite en termes de financements publics, insiste Claude Brendel. Nous devons diversifier nos modes de financement. Les conservatoires doivent faire preuve d’imagination pour intéresser de nouveaux financeurs potentiels. » Au CRR 93, un membre de l’équipe consacre déjà une partie de son temps à la recherche de mécènes. « Les financements privés peuvent soutenir les projets artistiques : ils peuvent servir à payer les cachets des artistes, mais dans le cadre bien délimité d’un projet », explique Alexandre Grandé. Le conservatoire a, par exemple, obtenu 10 000 euros de la part de Bouygues pour un projet avec orchestre symphonique dans les quartiers sensibles de Seine-Saint-Denis.

Le crowdfunding à la rescousse ?

Du financement d’un projet au financement tout court, il y a une ligne que les conservatoires se gardent de franchir. La tentation pourrait être grande dans le cas du CRR 93, qui se retrouve en cette fin d’année avec un déficit de 192 000 euros dans son budget. Un trou qui s’explique par la hausse mécanique de la masse salariale du fait de l’ancienneté des personnels ou de leur ascension dans la hiérarchie. Résultat : les villes d’Aubervilliers et de La Courneuve ne pourront pas renouveler les contrats de vingt et un professeurs à la rentrée. En dépit d’une situation critique, pas question, pour Alexandre Grandé, d’avoir recours au financement participatif. « Le crowdfunding n’est pas là pour soutenir les conservatoires dans la tourmente budgétaire, estime-t-il. Au CRR 93, 95 % du budget part dans la masse salariale. Ce serait tout simplement aberrant que les salaires des professeurs soient payés avec des fonds privés ! » Même son de cloches à Rouen, où il n’est pas question que le crowdfunding finance le fonctionnement d’un établissement de service public.
La situation est évidemment différente dans le cas des écoles de musique associatives, qui n’hésitent pas à ouvrir des campagnes de financement participatif pour alimenter leur budget de fonctionnement… ou pour survivre. L’école de musique de Gif-sur-Yvette, dans l’Essonne, a ainsi ouvert un campagne permanente sur la plateforme Commeon. L’été dernier, l’association Clé de fa, en Belgique, a récolté plus que les 12 000 euros nécessaires à l’agrandissement de ses locaux. Enfin, dans le Gard, l’école de musique d’Aramon est menacée de fermeture. Les quinze professeurs ont ouvert une cagnotte sur la plateforme Leetchi.

Financement d’un spectacle, aide à l’acquisition d’un manuscrit ou d’un instrument historique… Le crowdfunding peut aider les conservatoires à réaliser des projets ponctuels pour lesquels il n’y a pas (ou pas assez) de financement de la part des collectivités. Le financement participatif permet alors ce que le financement public ne permet pas. Mais il ne doit pas permettre ce que le financement public ne permet plus… Si cette pratique n’est pas encore entrée dans les habitudes des conservatoires, elle témoigne d’un changement de politique vis-à-vis du mécénat. Va-t-on, à terme, vers un financement public-­privé des conservatoires ? Les implications en termes d’accessibilité, d’ouverture et de déontologie font déjà débat.


Votre école ou votre conservatoire s’est lancé ou compte se lancer dans le financement participatif et le mécénat ? Faites-nous part de votre témoignage en commentaire de cet article.

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