Inégalités festivalières

Antoine Pecqueur 27/06/2018
La France compte environ 500 festivals de musique classique, aux moyens parfois diamétralement éloignés. Cartographie économique d’un territoire en mutation.
Le chercheur Thomas Piketty, qui dénonce avec force les inégalités sociales et économiques, devrait se pencher sur le cas des festivals. La France compte aujourd’hui plus de 2 000 manifestations de ce type (dont environ 500 en musique classique), mais avec une disparité criante de moyens, comme le montre la carte que nous avons réalisée en sélectionnant un panel de manifestations. On y voit que le ratio budget/­spectateurs varie de manière parfois extrême d’un festival à l’autre : de 1 à 100 entre Classique au vert, festival parisien gratuit, et le prestigieux festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence ! Le paysage des scènes nationales ou des orchestres, même s’il connaît des écarts d’une structure à l’autre, est incomparablement plus homogène.

Musiques actuelles vs musique classique

Nos collègues du magazine Challenges ont récemment titré “Festivals : un business en plein boum”. Dans le domaine des musiques actuelles, ce marché suscite la convoitise des plus grands groupes mondiaux, notamment américains : LiveNation a lancé sa propre manifestation, Lollapalooza, et AEG a repris 50 % de Rock-en-Seine. L’ancien ministre de la Culture Jack Lang a récemment dénoncé ce phénomène de concentration, qui aboutit à une hausse des cachets. Les festivals associatifs ne peuvent plus suivre… Et quid de la musique classique ?
Les mastodontes américains ne s’y intéressent pas (en tout cas pas pour l’instant), car le profit n’y est pas aisé. Mais cela n’empêche pas que, même avec l’argent public, on retrouve des situations inégales. D’un côté, quelques rares manifestations disposent de budget de plusieurs millions d’euros (Aix-en-Provence a les plus gros moyens, avec un budget de 23 millions d’euros), tandis que la grande majorité survit avec des subventions publiques qui se comptent seulement en milliers d’euros. L’inquiétude des festivals est aujourd’hui d’autant plus vive que les aides des sociétés de gestion de droits, comme la Spedidam, se réduisent drastiquement. On peut d’ailleurs interroger le fait que, dans ce contexte, la Spedidam ait lancé son propre réseau de festivals gérés en direct. Muriel Couton, la toute nouvelle directrice de France Festivals, note que « les frontières entre privé et public sont souvent poreuses pour les festivals, car même ceux qui sont aidés par des subventions doivent plus que jamais miser sur la billetterie et chercher des partenaires. » En dépit de cette situation économique, ce sont souvent dans les festivals que l’on constate une prise de risque artistique plus grande (notamment en création) plutôt que dans les réseaux des scènes nationales ou des orchestres permanents.

La labellisation par l’État

Françoise Nyssen a confié à Serge Kancel, inspecteur des affaires culturelles, une mission sur les festivals. Le but est de labelliser – faire le tri, diront certains – des manifestations soutenues par la Rue de Valois. « Cette labellisation ne doit pas être une exclusion », prévient Muriel Couton. Rappelons que l’Etat ne verse en tout pour les festivals que 19 millions d’euros par an, accaparés par les plus grosses machines historiques, comme Avignon ou Aix. Depuis dix ans, l’Etat n’aide plus aucun nouveau festival… Ce sont les collectivités territoriales qui sont en première ligne, d’où l’inégalité entre territoires riches et pauvres. Et l’avenir est inquiétant : les collectivités territoriales doivent réduire leurs dépenses de 13 milliards d’euros d’ici 2022. Quant aux mécènes, ils visent avant tout des manifestations à forte notoriété, celles-là même qui captent l’essentiel des subventions étatiques. On le voit : il ne reste au final presque rien pour l’immense majorité des manifestations, qui survivent en payant au minimum les artistes et en faisant appel aux bénévoles pour la billetterie, la production… Sans compter qu’en raison des attentats, les dépenses de sécurité ont très nettement augmenté ces dernières années. Le paradoxe est donc qu’une grande partie des festivals se trouvent confrontée à de lourdes difficultés budgétaires alors qu’ils génèrent d’importantes retombées économiques pour les territoires, notamment sur le plan touristique. Cette fragilité explique la durée de vie limitée des festivals.
Comment remédier à cette situation ? Françoise Nyssen a lancé le plan “Culture près de chez vous” pour combattre les déserts culturels, et les festivals devraient être encore mieux accompagnés dans cette mission. Le mécénat de proximité doit, lui, être encouragé, et notamment celui des PME. Pour le développer, il faut modifier la loi actuelle qui contraint la défiscalisation à 60 % du don dans la limite de 0,5 % du chiffre d’affaire – une manne pour les grands groupes, mais un plafond vite atteint par les plus petites entreprises.
Les festivals les plus budgétivores gagneraient, quant à eux, à être plus transparents : il est légitime de connaître les rémunérations des metteurs en scène star, les conditions d’accueil des divas… Au risque, sinon, d’accentuer encore plus ce fossé entre quelques festivals pour happy fews et la masse anonyme qui fait pourtant vivre les artistes et les territoires. C’est pour cette raison que la question des festivals doit être au cœur des deux grands projets actuels du ministère de la Culture : le Centre national de la musique et le “Pass culture”.
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