Vingt-quatre heures à Leipzig

Suzanne Gervais 27/06/2018
Prisée des musiciens, la ville du cantor et de Mendelssohn n’est pas figée dans sa prestigieuse tradition musicale. Loin d’être un musée à ciel ouvert, la cité allemande palpite et fait aujourd’hui figure de capitale de la musique. Fugue à Leipzig, à l’occasion du Bachfest.
Le ton est donné, dès l’aéroport. Plusieurs étuis d’instruments dépassent de la file des passagers qui s’apprêtent à embarquer, direction Leipzig. Leurs jeunes propriétaires parlent anglais. Collés sur certaines boîtes, des badges aux couleurs vives, estampillés “Manhattan Music School”. « Nous sommes tout un groupe d’étudiants à venir de New York pour le Bachfest », explique le violoncelliste de la bande. « On dit Barrrrrrrr », le reprend une violoniste. En plus des concerts, les étudiants américains vont suivre deux classes de maître à la Musikhochschule Felix-Mendelssohn.

Sur la trace des compositeurs

Depuis la gare, il faut traverser la place Willy-Brandt pour accéder à la vieille ville de Leipzig, oublier les austères bâtiments communistes d’après-guerre – ce fut la ville la plus bombardée du pays – pour se plonger dans l’Allemagne baroque. Avec ses églises et ses édifices historiques, le Stadtmitte se découvre au rythme de Bach, de Mendelssohn et de Wagner. Bach y a composé quelques-unes de ses œuvres sacrées les plus marquantes, tandis que Wagner y est né et que Mendelssohn fut maître de chapelle du Gewandhaus, où il œuvrait à la renaissance d’un Bach oublié. La cheffe d’orchestre Emmanuelle Haïm, invitée de l’édition 2018 du Bachfest, a posé ses valises dans la ville deux jours plus tôt. A peine arrivée, elle s’est livrée à un petit pèlerinage musical : « J’ai foncé à la Thomaskirche pour admirer la grande statue de Bach, sur la place. Quand je marche dans les rues de Leipzig, je ne peux pas m’empêcher de me dire que Jean-Sébastien a peut-être foulé ces pavés ! » Le chœur de l’église Saint-Thomas a le prestige de ses huit siècles d’existence et celui d’avoir été dirigé par Bach au début du 18e siècle.
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Le baryton Ludwig Böhme, membre du Calmus Ensemble, ensemble vocal fondé par des musiciens ­lipsiens, y a fait ses premières classes : « Enfant, je chantais dans le chœur. C’est facile de devenir musicien quand on a grandi à Leipzig ! » A quelques heures du concert inaugural du Bachfest, que dirigera John Eliot Gardiner à la Nikolaïkirche, Bach est omniprésent. En guise de prélude à la prochaine prestation du Monteverdi Choir et des English Baroque Soloists, des promeneurs, appareil photo en bandoulière, se sont arrêtés devant la statue de Bach, partition à la main. Il est 11 heures, le soleil tape et ils entonnent un choral.

Le chemin des notes

Mais la ville recèle bien d’autres grands noms de la musique : Telemann, Grieg, Schumann, Mahler, Janacek. Après Vienne, c’est à Leipzig que se retrouvaient la plupart des grands musiciens. La bourgeoise florissante de la ville créa des lieux comme le Gewandhaus et l’Opéra, un conservatoire, des bibliothèques, et on peut aujourd’hui découvrir une belle collection d’instruments au Museum für musikinstrumente de l’université. Les compositeurs se pressaient chez les éditeurs, Edvard Grieg par exemple. Qui associe le musicien norvégien à Leipzig ? C’est pourtant au conservatoire de la ville qu’il a étudié le piano et la composition. Pour honorer cet héritage musical foisonnant, Leipzig a tracé un “chemin des notes”, le Leipziger Notenspur, à travers la ville : le premier itinéraire d’histoire de la musique en Allemagne !

Un café avec Schumann et Wagner

Le Zum Arabischen Coffe Baum, une des étapes du parcours, est l’un des plus vieux cafés d’Europe. Rendez-vous des grands noms de la musique européenne depuis le 18e siècle, l’établissement abrite aussi un musée de l’histoire du café. Clin d’œil à la Cantate du café de Bach ? Schumann, Lehar, Grieg et Wagner y avaient leurs habitudes. « Richard ­kommt aus Leipzig ! » (“Richard vient de Leipzig”) nous souffle un habitué. Si la maison natale du compositeur a été détruite après sa mort, l’Association Richard-Wagner a toutefois élaboré un itinéraire des différents lieux où il passa. Mais en ce premier week-end de juin, c’est Bach qui est à la fête. Sur la place centrale, une grande scène a été installée, cernée par les banderoles et les affiches du festival. Le visage du cantor est partout, comme celui d’une rockstar. Là, on peut déguster une bratwurst et écouter un concert en plein air. Au programme de l’après-midi, des suites de Bach par le Pauliner Barockensemble et Le Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn par les musiciens du Gewandhaus. Mais le temps fort de l’édition 2018 est le cycle de cantates de Bach, idée du directeur artistique de la Bachfest, John Eliot Gardiner. Les trente plus belles d’entre elles sont en effet exécutées au cours des dix concerts du Kantaten-Ring, étalés sur trois jours. John Eliot Gardiner, Ton Koopman, Hans-Christoph Rademann, Masaaki Suzuki et Gotthold Schwarz, l’actuel cantor de Leipzig, se succèdent à la baguette dans un marathon de concerts, matin, midi et soir, dans les églises de la ville pleines à craquer à chaque ­rendez-vous. Au fil des concerts, le respect, la qualité d’écoute et l’enthousiasme du public gagnent ceux qui assistent à leur premier Bach Konzert à Leipzig. Parmi eux, de nombreux étudiants étrangers.

La ville étudiante

Avec un conservatoire supérieur renommé et une université prestigieuse, Leipzig est une ville étudiante courue. L’université Alma-Mater a fêté ses 600 ans. Haut lieu de la réforme protestante, elle se targue d’avoir accueilli Goethe. Il faut se rappeler que, dans les années 1930, la ville était la cinquième plus grande ville d’Allemagne. Elle comptait 1096 libraires et imprimeurs, 436 maisons d’édition et la première foire du livre du pays. L’orchestre symphonique du Gewandhaus est l’une des plus anciennes phalanges de l’aire culturelle germanophone, tout comme l’école supérieure de musique, la Hochschule Felix-Mendelssohn. Sur la Augustusplatz, Gewandhaus et Opéra se font face. Dans les bureaux de l’administration du conservatoire supérieur, à quelques rues de là, on trouve la liste des anciens élèves. Parmi eux, de nombreux Français. La mezzo Fiona McGown y a étudié un an, en 2016, dans le cadre d’un échange Erasmus, lorsqu’elle était au CNSMD de Paris. « Leipzig est une petite ville de l’est de l’Allemagne, mais son conservatoire est bien plus international et ouvert que celui de Paris, estime la musicienne. La Hochschule est un carrefour qui brasse plein de nationalités : des Sud-Américains, des Russes, des Asiatiques, des Italiens, des Espagnols, des Français… On y entend toutes les langues ! » Chanteuse elle aussi, Marion Gomar est restée cinq ans à la Hochschule. Elle en retient un esprit très différent de celui des conservatoires français : « Beaucoup d’instrumentistes qui arrivaient du CNSMD de Paris étaient renfrognés, bûcheurs et solitaires. Très vite, ils s’ouvraient et même leur jeu en était modifié. » Un constat qu’a également fait Fiona McGown et qu’elle explique par l’accès plus facile aux études supérieurs en Allemagne : « Il y a beaucoup plus de conservatoires supérieurs. Le niveau est plus hétérogène qu’en France, mais moins élitiste ! Les étudiants entretiennent un rapport de pur plaisir avec la musique. » Si la vie est belle pour les étudiants, Marion Gomar a pourtant choisi de rentrer en France après son master : « Leipzig n’est pas un eldorado pour les musiciens qui veulent vivre de leur art. Il y a plus de productions en Allemagne qu’en France, mais elles sont très mal payées et, dans une troupe, on doit accepter tous les rôles sans discuter. » Ludwig Böhme nuance également l’effet Leipzig : « Le niveau musical et la concentration de musiciens est unique au monde, mais le revers de la médaille est qu’il y a presque trop de musiciens. C’est dur de se faire remarquer et la compétition est rude, une fois sorti du conservatoire ! »

Une vie symphonique intense

L’orchestre du Gewandhaus accueille de jeunes musiciens étrangers, dans son académie. Altiste à l’Orchestre national de Lille, Cécile Vindrios y a participé de 2013 à 2015. Ces académies d’orchestre, spécialité germanique, attirent chaque année de nombreux musiciens d’autres pays. « Quand je suis sortie du CNSMD de Lyon, ma formation orchestrale n’était pas aboutie. Je suis donc partie pour Leipzig, après une année d’Erasmus à Berlin », raconte la musicienne, qui recevait alors une bourse de 750 euros par mois. « Comme le coût de la vie à Leipzig est modeste, j’avais ce qu’il me fallait. » La musicienne a profité de ces deux années à Leipzig pour faire de la musique de chambre avec les étudiants de la Hochschule. « Ce qui est complètement fou quand on vient de France c’est de voir à quel point la culture musicale classique est partout, se souvient Cécile Vindrios. Tout le monde en est imprégné. Pour une ville de taille relativement modeste, l’offre est énorme : le Gewandhaus, l’orchestre de la radio, un orchestre d’opérette et, en marge de toutes les saisons officielles, des centaines de concerts d’étudiants dans les églises… » Sans compter que l’orchestre du Gewandhaus fête son 275e anniversaire avec un nouveau chef. Après trois ans de transition, le 21e maestro de la phalange a pris ses fonctions en mars. Avec le Letton Andris Nelsons, 39 ans, l’institution a réussi à attirer l’un des chefs les plus convoités du moment.

Le nouveau Berlin ?

A Leipzig, le contrepoint n’est pas seulement musical. Que la ville soit l’une des capitales de la musique classique n’empêche pas la cité d’être devenue, en quelques années, la nouvelle Mecque de la culture alternative en Allemagne. Après la chute du Mur, la ville industrielle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Beaucoup d’habitants de Leipzig migrent à l’ouest. Les témoignages décrivent la ville dans les années 1990 comme une cité grise et ravagée par la guerre : bâtiments d’usines désertés, immeubles décatis auxquels s’ajoutent le chômage et ­l’alcoolisme. Quinze ans plus tard, la ville déchaîne les passions. En 2010, le New York Times la place dans la liste des 31 lieux à visiter coûte que coûte. Leipzig, c’est le nouveau Berlin : loyers bas, richesse de la vie culturelle, fêtes et  important patrimoine industriel à l’abandon en font une alternative à la capitale allemande. Les bâtiments de béton, symbole architectural de l’Allemagne de l’Est, attirent les jeunes artistes venus profiter de l’univers alternatif en plein essor, avec ses restaurants véganes, sa scène techno et ses usines transformées en galeries d’art ou en ateliers. L’idée de la municipalité, déjà expérimentée à Berlin, est de confier des immeubles à des artistes plutôt que les laisser aux squatteurs. Ainsi, la Spinnerei, l’ancienne filature de coton, est aujourd’hui un haut lieu de l’art et de l’artisanat. Elle a été rachetée en 2001 par trois associés qui ont développé un modèle de friche culturelle sans augmenter le loyer.

Musique classique et culture alternative

Certains soirs, la musique classique s’invite même dans les Klubs de la scène electro. Tahlia Petrosian, altiste de l’orchestre du Gewandhaus a créé le Klassik Underground en 2017. Le concept : des concerts de musique classique dans des lieux branchés, comme le Moritz Bastei, où l’on écoute habituellement davantage les Sex Pistols que Mozart. Le concept est devenu si populaire qu’il a depuis pris racine à Tokyo et à Berlin.

L’année prochaine, c’est une musicienne qui volera la vedette à Bach. Née à Leipzig, où elle a passé les vingt-cinq premières années de sa vie, elle a débuté sa carrière à 9 ans aux côtés de l’orchestre du Gewandhaus : il s’agit de la pianiste et compositrice Clara Wieck, plus connue sous le nom de son époux, Schumann, et dont l’œuvre sort doucement de l’oubli. Financé par la ville, le projet “Clara19” permettra de célébrer les 200 ans de la musicienne. Au programme : expositions, conférences, concerts.
Rendez-vous à Leipzig en 2019 ?
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