Eiichi Chijiiwa : «Soigner l’exil par la musique»

En plus de son rôle de second violon solo de l’Orchestre de Paris, le Japonais Eiichi Chijiiwa est aussi vice-président de l’association Parcours d’exil. Rencontre avec un musicien qui, par son art, vient en aide aux victimes de tortures et aux mineurs isolés étrangers.
Il est 13 heures, les couloirs de la Philharmonie s’animent. Eiichi Chijiiwa nous rejoint dans une salle de réunion, violon sur le dos. Il sort tout juste d’une répétition consacrée à Bach et au tango. Cela fait près de vingt ans que ce Japonais de 49 ans joue avec l’Orchestre de Paris. « Ici, je suis rassasié. Venir à l’orchestre est un plaisir, pas un travail », explique-t-il. A l’âge de 5 ans, il débute le violon et le piano. Une quinzaine d’années plus tard, à l’image de ses professeurs, il quitte Tokyo et entre au Conservatoire de Paris. Aujourd’hui, à côté de l’orchestre, Eiichi fait aussi carrière en musique de chambre, collaborant notamment avec les quatuors Diotima et Thymos. En revanche, son expérience d’enseignant au CRR de Paris et au conservatoire du 13e arrondissement ne semble pas l’avoir convaincu. Rebuté par le côté « scolaire » de la profession, il quitte son poste en 2017.

Un public sans filtres

Une voie nouvelle s’ouvre à lui en 2002. Eiichi rencontre Pierre Duterte, médecin directeur de Parcours d’exil, une association qui apporte des soins aux victimes de tortures et aux mineurs isolés étrangers. Favorable à la thérapie par la musique, le médecin propose au violoniste d’intégrer son association. Eiichi en devient président en 2011, puis vice-président en 2017. Grâce à lui, Parcours d’exil noue un partenariat avec l’Orchestre de Paris en 2008. Places de concerts en première catégorie, atelier de percussion à la Philharmonie, cours de musique hebdomadaire dans les locaux de l’association… Le déménagement de l’Orchestre de la salle Pleyel à la Philharmonie en 2015 permet d’amplifier les activités proposées aux patients. Mais pas question « d’adapter » les concerts pour ces jeunes réfugiés. Eiichi monte ses programmes sans tenir compte de leurs lacunes en musique classique. Rachmaninov, Mahler… Ce public n’a pas de « filtres » et peut donc tout entendre. « Quand j’étais enfant, je voulais être traité en adulte. Quand on explique trop ou qu’on fixe les idées, cela enlève un peu le côté surprise. »

Chopin, un étranger qui vit en France

Grâce à son profil d’étranger, Eiichi comprend les inquiétudes des réfugiés accueillis par Parcours d’exil. « Je partage leur angoisse de ne pas parler la langue, leur stress lié à l’obtention du visa et de la carte de séjour… Votre sort est décidé par un inconnu et tout dépend de la personne sur qui on tombe au guichet. Ma situation est différente. Je suis très chanceux d’avoir eu le choix de rester ou de partir. » Selon Pierre Duterte, Eiichi a un rapport particulier à l’association. « Il vit l’expérience de la migration de manière incarnée, vivante. » La musique a été un refuge précieux lors de son arrivée à Paris. D’où sa volonté de la faire partager. « Je ne parlais pas français. Mon outil de communication, c’était mon violon. Par la musique, on peut voyager dans sa tête. » Ce n’est donc pas un hasard si parmi ses compositeurs favoris, Eiichi cite en premier Chopin. Ni violoniste, ni véritable orchestrateur, le compositeur polonais a pourtant un point commun avec lui : « C’est un étranger qui vit en France. »

Japonais dans l’âme

Aujourd’hui encore, le violoniste ne se sent pas parfaitement adapté : « Je suis très Japonais dans ma tête ! Je lis d’ailleurs beaucoup la presse japonaise quand je suis en France. » Il retourne trois fois par an dans son pays d’origine. L’occasion de rendre visite à ses parents et de donner des concerts avec un orchestre de chambre dont il est violon solo. Et contre toute attente, c’est la presse française qu’il veut lire quand il est à Tokyo ! C’est justement ce double profil qui séduit ses collègues. Philippe Aïche, premier violon solo de l’Orchestre de Paris, admire sa délicatesse et sa sobriété : « Il reste au fond très Japonais. Eiichi est quelqu’un qui a un grand talent, une immense culture, mais il n’en fera jamais étalage. Il suggère au lieu de dire directement. » Philippe Aïche a d’ailleurs appris tardivement l’activité d’Eiichi au sein de Parcours d’exil. « Il reste discret à ce propos. Mais il s’agit de quelque chose qui lui tient énormément à cœur. »

Malgré toutes ses activités, Eiichi Chijiiwa nous glisse avec humour : « J’ai trop de temps libre ! » Pour combler ses journées, il en vient à envisager de… passer le bac ! « Il a déjà un bac japonais, et même avec mention très bien », s’amuse Pierre Duterte.

 

Chaque portrait est accompagné d’une illustration choisie par l’invité :

«Atelier de percussions organisé à la Philharmonie de Paris avec les jeunes de Parcours d’exil.»

 

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