Parcs instrumentaux, entre prêt et prestige

En France, les parcs instrumentaux des conservatoires ont surtout vocation à démocratiser l’accès à la musique. La plupart possèdent des instruments d’études destinés à être loués ou prêtés aux élèves. Dans les conservatoires supérieurs, en revanche, l’objectif est tout autre et il n’est pas rare d’y croiser quelques trésors…
Dans les couloirs du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris (CNSMDP), claviers et percussions s’alignent le long des murs. Recouverts par des toiles ou enfermés dans des caisses, ils donnent l’impression de sommeiller. Que le visiteur se détrompe, il n’en est rien. En particulier en cette période où les étudiants donnent leurs récitals de fin d’année. « Il y a un va et vient permanent, les instruments sont sans cesse déplacés d’une salle à l’autre », explique Julien Dubois, responsable du parc du Conservatoire (lire entretien ici). Et parfois, dans la précipitation, c’est le drame. Une étudiante vient l’interrompre pour lui apprendre qu’un tuba s’est plié en deux après que l’un de ses camarades a « marché dessus ».
Dans certains conservatoires, le parc instrumental s’apparente à un “lieu fantôme”, ici, pas de sous-sol immense et poussiéreux où seraient stockés des centaines de violons, de pianos et de percussions. Ils sont répartis dans l’ensemble de la maison, que ce soit dans les salles de cours ou de concert. Les lieux de stockage du CNSMDP devraient être agrandis à la rentrée.

Un entretien minutieux

Le parc du CNSMDP compte plus de 1 800 instruments, dont pas moins de 263 claviers. L’entretien demandé est donc considérable. « Cela va du petit entretien quotidien au démontage complet », note encore Julien Dubois. Dans les conservatoires régionaux, les claviers sont accordés environ deux fois par an, à chaque changement de saison. Ici, huit accordeurs interviennent tous les jours entre 6 h 30 et 9 h 30, et même davantage en période de concert ou d’examen. Le soin apporté à chaque instrument nécessite des compétences bien précises. Par exemple, dans la salle de clavecin, sur un fac-similé d’un instrument de la fin du 17e siècle de Tibaut de Toulouse, les becs pour pincer les cordes sont en plumes. Tout le monde n’est probablement pas au courant que pour un bon entretien, il faut les hydrater avec… de l’huile d’amande douce ! Par ailleurs, des humidificateurs sont placés dans les salles les plus sensibles, en particulier celles de musique ancienne, afin de lutter contre l’usure liée à la grande sécheresse.

Violoncelle historique et vieilles machines à écrire

Au CNSMDP, les joyaux ne sont pas rares. Prenons les violons. Leur valeur est comprise entre 8 000 et 700 000 euros. Il ne s’agit donc pas de les remettre entre les mains de n’importe qui. Toute demande de prêt est minutieusement examinée par des commissions qui réunissent la direction du Conservatoire et les directeurs des départements. Le contraste entre les plus beaux bijoux de la maison et d’autres instruments est parfois saisissant. Dans le catalogue du parc, on voit, par exemple, un orgue napolitain de 1750 et un violoncelle Chappuy de 1760 côtoyer casseroles, pierres et vieilles machines à écrire, des instruments essentiellement utilisés pour des œuvres contemporaines. C’est d’ailleurs parmi les percussions qu’on trouve le plus de diversité.

Démocratiser la pratique instrumentale

Du côté des conservatoires de région et des conservatoires d’arrondissements parisiens, les parcs sont essentiellement des parcs de prêt. Il s’agit de démocratiser la pratique instrumentale. « Le principal souci d’un directeur est d’essayer de corriger les inégalités autour des différences de prix entre les instruments, note Pascal Gallois, directeur du conservatoire Mozart du centre de Paris. Prenez par exemple une famille de trois enfants qui joueraient de la harpe, du basson et de la flûte. Même pour des instruments d’études, les prix d’achat iraient de 800 euros pour la flûte à 11 000 euros pour la harpe. » De même, au CRR d’Angers, le parc est essentiellement composé d’instruments d’étude. « Les élèves doivent pouvoir débuter sans avoir à acheter un instrument, selon Jean-Yves Dupont, directeur-adjoint. Nous leur en fournissons donc, mais à l’issue du premier cycle, nous estimons qu’il est préférable qu’ils aient le leur, sauf cas particuliers. » Le CRR d’Angers loue ses instruments pour des tarifs qui vont de 16 à 158 euros à l’année, selon le quotient familial. Des prix plutôt avantageux pour les parents des musiciens en herbe. Cependant, pas question de faire de l’ombre aux luthiers. « Nous avons interdiction de vendre des instruments, insiste Jean-Yves Dupont. Si une location chez le luthier est souvent plus chère, cette option offre cependant des avantages. » Les procédures d’entretien sont ainsi plus rapides et certains proposent un service de location-vente.

Quand l’enfant grandit, l’instrument aussi

« La location au conservatoire est surtout intéressante pour les instruments à cordes, dont il existe quantité de tailles différentes, précise Claude Zanotti, professeur de violoncelle à Angers. Nous veillons à ce qu’elles soient toutes représentées. » Avec toutes ces variétés de taille, les parents ne peuvent se permettre d’acheter un violon, un alto ou un violoncelle dès la première année, sachant qu’il faudra ensuite l’adapter avec la croissance de l’enfant. S’il existe des sept-huitièmes, des quarts, des demis et des trois-quarts pour chaque instrument à cordes, ceux-ci se subdivisent en grands demis, petits trois-quarts… avec parfois seulement quelques millimètres de différence entre deux modèles. Les professeurs sont d’ailleurs consultés avant chaque nouvelle acquisition. Ils partent tester les instruments et s’assurent de leur valeur. « Une donation a été faite au conservatoire dernièrement, raconte Claude Zanotti. On m’a envoyé jeter un coup d’œil aux instruments. Il y avait notamment deux violoncelles, dont un Mirecourt de bonne facture. » Le parc d’un conservatoire est souvent lié à sa tradition. Sur les 300 instruments possédés par celui d’Angers, près de 90 sont à cordes. « Chaque établissement a sa spécificité. Ici, notre identité est celle de l’orchestre symphonique, et en particulier des cordes », note Jean-Yves Dupont. En revanche, les conservatoires du nord de la France sont plutôt tournés vers les ensembles d’harmonie. Ils possèdent donc en majorité des instruments à vent.

Échange d’instruments

Il arrive aussi que certains instruments soient prêtés aux élèves sans contrepartie financière, à l’occasion d’un concert ou d’un événement particulier. « Pour un concert d’orchestre, nous allons leur fournir des instruments plus rares comme un piccolo, un hautbois d’amour ou un cor anglais », explique Jean-Yves Dupont. De même, les instruments circulent du parc d’un conservatoire à un autre, souvent au sein d’un même réseau. Parmi les huit que comptent les Pays-de-la-Loire, celui de Saint-Nazaire a par exemple récemment prêté un saxophone basse à celui d’Angers. A plus petite échelle, le même système est mis en place entre les 17 conservatoires de la ville de Paris. Faire vivre les instruments permet ainsi d’éviter une détérioration précoce.

Des instruments volumineux à disposition des élèves

A Paris, les parcs instrumentaux sont salvateurs pour les contrebassistes, les harpistes, les organistes et musiciens ayant opté pour les grands formats. « Hormis la question du prix, il est compliqué de posséder un instrument d’ampleur chez soi et de pouvoir en jouer sans déranger, surtout dans les grandes villes », remarque le directeur du conservatoire Mozart, Pascal Gallois.
Ainsi, comme la plupart des conservatoires de province, ceux de la ville de Paris mettent salles et instruments à la disposition des élèves tous les jours sauf le dimanche, et même pendant les petites vacances, pendant lesquels ils sont ouverts à tour de rôle. Pour accroître l’accessibilité, des partenariats sont noués avec d’autres établissements comme le lycée Turgot dans le 3e arrondissement, qui laisse des instruments aux élèves du conservatoire Mozart.

Les parcs instrumentaux reflètent au final parfaitement la double mission des conservatoires, qui doivent réunir exigence et accessibilité. Un exercice d’équilibriste compte tenu des moyens financiers contraints des établissements.
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