Journées Accord Majeur 2018 : beaucoup de questions, peu de réponses

Egalité homme-femme, rôle du CNM, éducation… Autant de sujets abordés lors du rendez-vous annuel de la profession à Aix-en-Provence.

Orchestres, ensembles, opéras, festivals… Plus de 300 professionnels ont assisté au traditionnel rendez-vous annuel à Aix-en-Provence de la plateforme Accord Majeur, qui rassemble huit organisations et syndicats professionnels du secteur des musiques de patrimoine et de création. Les rencontres 2018 étaient placées sous le signe de la diversité, et de l’égalité femme-homme.
 
Des chiffres qui n’étonnent pas vraiment, mais qui affligent
 
De nombreux chiffres ont ponctué cette journée. Trois organisations professionnelles ont réalisé le périlleux exercice de présenter leurs données : l’Association Française des Orchestres (AFO), la Fédération des Ensembles Vocaux et Instrumentaux Spécialisés (FEVIS), GrandsFormats. 
Seulement 22% des postes de direction administrative au sein des orchestres permanents sont occupés par des femmes, soit 8 sur 36. 30% des artistes salariés sur le plateau sont des femmes. Chaque instrument reste, sans surprise, particulièrement « genré » : 1% des trombones sont des femmes, contre 55% des violons et 60% des flûtes. A la FEVIS, seuls 22% des ensembles sont dirigés ou co-dirigés par des femmes. On note quelques progrès auprès des jeunes générations d’ensembles pour lesquels ce chiffre monte à 30%. Sophie Bollich, musicienne de l’Orchestre National des Pays de la Loire, considère que les femmes qui ne trouvent pas leur place dans les institutions fondent leurs propres projets pour pallier la discrimination de fait. 
Grands Formats, qui regroupe les formations de jazz et musiques improvisées, évoque un chiffre également alarmant : 39% des orchestres répondants n’impliquent aucune femme. Jazz et musiques actuelles ne sont pas en reste avec ces défis, et la représentante de l’association H/F Natasha Le Roux de rappeler que 5,4% seulement des musiciens des musiques actuelles sont des femmes. 
Enfin, 9% des compositeurs de la SACEM sont… des compositrices. Jean-Noël Tronc, directeur général de la société de gestion collective, ajoute qu’à peine 20% des 4000 nouveaux membres sont des femmes, et qu’aucune d’entre elle n’était candidate aux dernières élections du collège « compositeurs ». A noter qu’une seule organisation sur les huit d’Accord Majeur est présidée par une femme : la question de la gouvernance est aussi un sujet, tout comme la représentation syndicale.
 
Les cas de harcèlement sexuel
 
Sophie Lacaze, directrice de Turbulences sonores, considère que « les jeunes femmes qui souhaitent devenir compositrices manquent de modèles » et que nous avons trop souvent « enterré la musique des compositrices avec elles ». « S’il n’y a pas de répertoire, on peut le provoquer ! » conclue-t-elle en évoquant sa pratique régulière des commandes auprès de compositrices. 
Un besoin véritablement concret a été exprimé à plusieurs reprises, celui de construire des bases de données ou encore des annuaires d’interprètes féminines, pour accompagner le changement. Natasha Le Roux a suggéré à la SACEM de permettre la recherche dans leur répertoire par l’entrée femme-homme, ce qui n’est pas encore possible. 
On peut se réjouir que ce thème soit enfin abordé par la plateforme Accord Majeur. Il s’agit évidemment d’une « responsabilité collective » souligne Philippe Fanjas (AFO) sans pour autant se défausser. Dès la petite enfance, par exemple par le choix de l’instrument, les parcours sont déterminés. L’enseignement artistique était donc régulièrement mentionné par les intervenants, sans que les conservatoires ne soient parties prenantes du débat. Les lieux d’enseignements ne sont d’ailleurs pas membres d’Accord Majeur, ce qui interroge sur cette autre fracture entre pédagogie et environnement professionnel. 
« Je voudrais inviter dans le débat le sujet du harcèlement sexuel, pour dénoncer des situations de complaisance, et notamment des personnes qui restent en poste malgré une condamnation en justice », s’indigne Philippe Gautier (SNAM CGT). Il évoque aussi la question de la maternité pour les professionnelles intermittentes et les conséquences sur leur carrière, et aspire à étudier cette question plus en détail.
 
Au-delà des constats, des obligations, des discours, Emilie Delorme (festival d’Aix-en-Provence) nous rappelle le vrai moteur de cette ambition commune : la question artistique. « Des équipes diverses et mixtes seront plus créatives, et se priver de tant de talents potentiels parmi la moitié de la population est encore le plus dommageable pour la musique ». L’une des musiciennes du plateau, Eve Risser, pianiste et compositrice de jazz, dépasse la question du sexe et évoque le lourd poids des caricatures de genres. Il manque certes de femmes dans le jazz, mais il manque aussi une qualité d’écoute, une autre temporalité, de nouvelles sensibilités dans la démarche artistique qui ne soient pas systématiquement dans le volume sonore, la rapidité qui s’apparente aux projections omniprésentes de virilité, que ces pratiques alternatives soient défendues par des femmes ou par des hommes. Elle considère que la démarche artistique peut être cannibalisée par le besoin et le souci d’affirmation de soi à cause de ces déséquilibres.
 
« Rien n’évolue »
 
La Ministre elle-même avait ouvert la journée (lire le précédent article) sur le thème de la place des femmes en affirmant avec force son ambition de changement. Evoquant les prochains renouvellements de direction d’établissements pour lesquels une attention toute particulière serait portée à la présence féminine, elle a également abordé le sujet des salaires, en annonçant la création d’un fonds de 500 000 euros pour rééquilibrer les inégalités au sein des administrations du Ministère de la Culture.
Agnès Saal, chargée de mission pour les labels Egalité et Diversité auprès Ministère de la Culture, a conclu la journée rappelle que la formation à la prise de conscience des stéréotypes et leurs conséquences doit avoir lieu dans l’enceinte de l’école, mais également tout au long de la vie. « L’observatoire de l’égalité entre les femmes et les hommes fait le constat désespérant que rien n’évolue », s’attriste Agnès Saal. En parallèle du travail incitatif prévu par le Ministère, des sanctions seront bientôt appliquées. Un objectif de progression de 5 ou 10% de la féminisation des programmes et des équipes sera fixé pour les structures labellisées et établissements nationaux, mais peut-être aussi des festivals. A défaut, un malus, c’est-à-dire une sanction financière appliquée sur la subvention versée par l’Etat, sera appliquée. Elle retient l’idée du bonus proposée par un participant dans la salle. 
 
Le CNM : un tabou Accord Majeur ? 
 
Notons le silence d’Accord Majeur sur certains sujets d’actualité brûlante, qui auraient pu trouver leur place en contrepoint des chantiers de long terme évoqués lors de ces rencontres. Rien n’est dit sur le projet de Centre National de la Musique, qui fait plus que jamais débat. Les huit organisations membres de la plateforme n’auraient-elles pas une parole commune ? L’enjeu public-privé occupe pourtant chacune de ces organisations depuis plusieurs mois. Ce n’est pas encore en 2018 que les professionnels porteront un message d’une seule voix. Emilie Cariou et Pascal Bois, les deux députés en charge de la mission de préfiguration du Centre, rencontreront de nombreuses organisations, dont deux membres d’Accord Majeur, à La Rochelle en fin de semaine pour les consulter avant la rédaction de leur rapport. Espérons que le sujet ne reste alors plus tabou.
 
Marie Hédin-Christophe et Antoine Pecqueur (Aix-en-Provence, envoyés spéciaux)

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