Orchestre à l’école et Démos : le match

Suzanne Gervais 06/09/2018
La rentrée des classes est décidément musicale : outre le “plan chorale” qui a été officiellement lancé, deux autres dispositifs d’enseignement artistique soutenus par l’Etat sont sous les projecteurs : Démos, fleuron du projet éducatif de la Philharmonie de Paris, et Orchestre à l’école. L’occasion de s’interroger sur leurs politiques respectives.
Philharmonie de Paris, le 23 mai : la ministre de la Culture annonce une hausse considérable des subventions de l’Etat aux dispositifs Démos et Orchestre à l’école. Invoquant El Sistema et ses centaines de milliers d’élèves au Venezuela, Françoise Nyssen lance le plan “Tous musiciens d’orchestre”. Plan qui se traduit, très concrètement, par un doublement des crédits ministériels accordés aux deux acteurs principaux en France d’une éducation musicale à vocation sociale, Démos et Orchestre à l’école. Un soutien qui est pourtant loin d’être attribué dans des proportions équivalentes.

Dissymétrie de moyens

Au cours des prochains mois, Démos verra ses effectifs passer de 3 000 à 7 500 élèves, le nombre d’orchestres d’enfants devant passer de 30 à 75, et l’aide de l’Etat de 1,5 à 3,5 millions ­d’euros. Le budget général de Démos devrait, lui, croître de 7,8 à 19,5 millions d’euros pour financer les nouveaux orchestres : une dizaine de millions d’euros sont donc à lever du côté du mécénat. Le dispositif Orchestre à l’école, qui concerne 33 000 élèves pour 1 230 ensembles répartis sur tout le territoire – avec une présence importante en milieu rural –, bénéficiera, quant à lui, d’une augmentation des crédits ministériels de 200 000 euros. Le nombre de formations supplémentaires devrait être de 250, soit 3 000 enfants en plus. Pourquoi un investissement si important dans le projet de la Philharmonie, et marginal dans celui d’une association dont le déploiement semble, au vu des chiffres, sans commune mesure ?
Laurent Bayle, directeur général de la Cité de la musique et président de la Philharmonie, explique : « Démos est un dispositif extrêmement ambitieux, qui bouscule les normes de l’Education nationale : il coûte très cher. » Au siège de l’association Orchestre à l’école, dans le 13e arrondissement de Paris, la pilule ne passe pas et Marianne Blayau, la directrice générale, ne cache pas son mécontentement : « C’est honteux. Lorsque Démos arrive sur un territoire, il aspire la totalité des budgets : il n’y a plus rien pour Orchestre à l’école. » François Besson, directeur de l’action culturelle de la Sacem, qui soutient financièrement Orchestre à l’école et fait partie du conseil d’administration de l’association, pointe également un décalage entre la concentration des moyens et les résultats sur le terrain. La différence de traitement entre les deux dispositifs repose, selon lui, essentiellement sur la particularité du système français : « Démos est un dispositif pyramidal et centralisé, piloté depuis Paris, qui repose sur un enseignement d’excellence. Orchestre à l’école accompagne, quant à lui, des initiatives locales, portées par les forces vives du territoire. »

Structure et pédagogie : un point commun, de nombreuses différences

Au départ, pourtant, un même but, social et artistique : permettre aux enfants en école primaire qui n’ont pas accès à la pratique musicale d’apprendre un instrument gratuitement. Passé ce postulat initial, tout distingue Orchestre à l’école et Démos. Tandis que les orchestres à l’école sont créés au sein des établissements scolaires avec les enfants d’une même classe, un orchestre Démos rassemble des enfants issus de plusieurs écoles, quartiers et communes, choisis par les centres sociaux par le biais de la caisse d’allocations familiales. Ils ont pour point commun de vivre dans des quartiers sensibles. Au programme : chaque semaine, deux séances de travail par famille d’instruments et, tous les mois et demi, un grand tutti organisé dans la structure partenaire de Démos (le Grand-Théâtre à Bordeaux, le conservatoire à Strasbourg, l’auditorium à Lyon…).
Le dispositif Orchestre à l’école, lui, a été créé par la Chambre syndicale de la facture instrumentale en 1999, dix ans avant la naissance de Démos. Les orchestres à l’école reposent sur un partenariat entre l’Education nationale et les conservatoires. Ce sont en effet essentiellement les professeurs d’instruments, voire des dumistes, qui se déplacent dans les écoles. L’association n’ayant pas mis en place de schéma pédagogique global, chaque orchestre à l’école est indépendant. Les intervenants Démos sont, quant à eux, formés à la pédagogie spécifique en début de parcours. Une ligne pédagogique qui s’est constituée en croisant plusieurs approches. Parmi elles, une appropriation des projets nés en Amérique latine, avec l’incontournable Sistema. « On a retenu du Sistema un enseignement incarné et vivant de la musique : la formation musicale n’arrive qu’en fin de première année, explique Laurent Bayle. Mais nous avons aussi pris nos distances : si une certaine assiduité est nécessaire dans la pratique instrumentale, l’intensité du rythme imposé dans le programme d’El Sistema n’était, selon nous, pas compatible avec le mode de vie européen. » L’apprentissage de la musique repose donc essentiellement, chez Démos, sur l’oralité, les exercices corporels et l’écoute, à raison de quatre heures par semaine et non quotidiennes, comme au Sistema. Dans la philosophie d’Orchestre à l’école, les méthodes pédagogiques se veulent plus variées : « Il n’y a pas qu’une seule façon de faire. Certains professeurs vont utiliser des partitions en classe, d’autres non », explique Marianne Blayau. Une autonomie que l’on retrouve dans le choix du répertoire et qui explique l’hétérogénéité de niveau d’un orchestre à l’école à l’autre. Si les intervenants d’Orchestre à l’école choisissent les œuvres qu’ils feront travailler aux élèves, Démos travaille avec des arrangeurs – notamment les étudiants de la classe de composition du CNSMD de Paris – pour constituer un répertoire unique, qui sera imposé aux intervenants.

L’épineuse question du coût

Le coût d’un enfant Démos est estimé par la Cité de la musique à 2 700 euros par an, contre une somme comprise entre 500 et 900 euros pour Orchestre à l’école (en fonction de l’emplacement géographique de l’orchestre, des instruments choisis et du statut des intervenants). Les deux structures se distinguent également par leur implication financière sur le terrain : c’est exclusivement au niveau de l’acquisition des instruments de musique qu’Orchestre à l’école intervient financièrement (le coût des cours est pris en charge par les municipalités concernées). Lorsqu’un conservatoire ou une collectivité territoriale font appel à l’association, elle participe à hauteur de la moitié du parc instrumental requis. Lorsqu’un orchestre Démos est créé, il est porté par l’une des structures du territoire et le coût total du projet est réparti entre trois acteurs : l’Etat, via Démos, les collectivités et le mécénat. Un orchestre Démos est toujours incarné par une structure locale : à Strasbourg, où la 30e formation a été créée en avril dernier, c’est le conservatoire. « Le financement des phalanges Démos est toujours le même, explique Vincent Dubois, directeur du CRR alsacien. Démos finance un tiers du projet, soit 150 000 euros par an pendant trois ans. » Un orchestre Démos coûte donc au total 900 000 euros pour trois ans. Or, impossible de concrétiser une telle ambition sans bénéficier d’un soutien politique de taille. La genèse de Démos remonte à l’époque du Conseil de la création artistique, entité créée en 2009 par Nicolas Sarkozy et dont Laurent Bayle, déjà directeur de la Cité de la musique, était membre. Lié à la politique depuis sa naissance, et faisant désormais figure de référent principal du ministère de la Culture en matière d’éducation musicale à vocation sociale, Démos est-il pour autant un outil politicien ? « C’est l’outil d’une politique publique ambitieuse », se défend Laurent Bayle. Sur le terrain, la dissymétrie de moyens est vécue par les musiciens. Marjorie Doukhan, 28 ans, travaille pour les deux structures. Elle enseigne la clarinette dans un orchestre à l’école du Val-d’Oise et intervient auprès des élèves de l’orchestre Grand Paris Sud créé par Démos : « Ce sont deux structures formidables, mais le fonctionnement d’Orchestre à l’école est très artisanal. Nous sommes autonomes et nous devons tout faire nous-même tandis que, chez Démos, nous sommes très encadrés. Il y a une équipe pédagogique parfaitement structurée et rien n’est laissé au hasard : des objectifs très précis nous sont assignés en début d’année. »

Intervenant Démos, un plan de carrière ?

Avec 967 intervenants musiciens en 2017 et une phase d’expansion qui démarre cette année, Démos serait-il en passe de devenir un débouché à part entière pour les musiciens ? « Tout le monde en parle quand on sort du conservatoire, le bouche à oreille fait la force de Démos, confie Valentin Moulin, tromboniste qui a travaillé pour Démos pendant trois ans, après l’obtention de son DE au CNSMD de Paris. Beaucoup de musiciens vivent essentiellement de Démos, ce n’est plus seulement une option pour boucler les fins de mois. » Contrairement à Orchestre à l’école, Démos recrute et rémunère directement ses forces vives. Parmi eux, des professeurs de conservatoire, des musiciens d’orchestre, une majorité d’intermittents. « Avec Démos, on peut être rémunéré au régime général ou au cachet, explique Neven Lesage, qui enseignait le hautbois au sein de l’orchestre Grand Paris Sud jusqu’en juin. Pour les intermittents comme moi, c’est la formule parfaite pour avoir notre nombre d’heures. » D’autant qu’avec une rémunération de 33 euros brut de l’heure, les musiciens se sentent valorisés. Une situation qui reste controversée compte tenu du fait qu’il s’agit de postes d’enseignement. C’est aussi grâce à ces salaires que Démos peut revendiquer, à juste titre, un enseignement de qualité.

Labelliser des projets existants

Pour atteindre ses objectifs, la Philharmonie n’hésite pas à miser sur les forces existantes. A Pau, El Camino bénéficie depuis trois ans du soutien financier de Démos. Un partenariat gagnant-­gagnant : Démos accole son nom au dispositif qui, à condition d’obtenir le soutien des collectivités et de partenaires privés, reçoit 150 000 euros par an. L’Ecole harmonique, créée à Rouen par Le Poème harmonique en 2014, devrait être la prochaine structure labellisée. Elle permet déjà à 60 enfants des quartiers sensibles de bénéficier de plusieurs heures d’orchestre par semaine. « C’est nous qui avons sollicité Démos, tient à préciser Sylvie Saint-Cyr, responsable de la pédagogie et des partenariats pour l’ensemble. La labellisation Démos permet d’acquérir une notoriété : la lisibilité du projet est décuplée et il est bien plus facile de trouver des mécènes. » L’aide apportée par Démos donne ainsi un nouveau souffle aux initiatives portées par des ensembles indépendants, qui arrivent rapidement à un palier de croissance faute de financements. Reste que les collectivités doivent suivre : Le Poème harmonique doit ainsi trouver 100 000 euros dans les prochains mois pour voir aboutir la labellisation. Et l’enjeu n’est pas seulement économique : avec un volume de six à neuf heures de cours de musique hebdomadaires, le fonctionnement de l’Ecole harmonique diffère de la formule proposée par Démos. La labellisation lui permettra-t-elle de conserver ses particularités ?

L’enjeu de la création

Orchestre à l’école bénéficie, depuis 2014, d’un soutien financier de la Sacem : une enveloppe annuelle de 30 000 euros consacrée à la création a ainsi permis de commander une cinquantaine d’œuvres. Toutes ont été jouées pour la première fois par les orchestres d’enfants. La Sacem a annoncé qu’elle allait augmenter ce budget, sans pour autant communiquer de montant. Démos ne revendique, de son côté, que cinq commandes passées à des compositeurs, mais le dispositif de la Philharmonie vient de lancer un projet pilote : le premier Démos contemporain. Une expérimentation portée par l’ensemble Ars Nova et son directeur, Jean-Michaël Lavoie. Le répertoire contemporain, que les élèves des orchestres Démos traditionnels abordent normalement en fin de troisième année, est cette fois abordé au début de l’apprentissage musical. Depuis avril, à Thouars, en Nouvelle-Aquitaine, la centaine d’enfants de ce Démos apprennent leurs premières notions de musique et fabriquent leur instrument à partir de matériaux de récupération. Ils travailleront une nouvelle œuvre de Violeta Cruz, qui sera créée en avril 2019. « Commencer par la musique contemporaine nous permet d’expérimenter une autre pédagogie, basée notamment sur l’improvisation », confie Jean-Michaël Lavoie.

La guerre de la communication

En matière de communication, Démos dégaine l’artillerie lourde. La communication sur les réseaux sociaux a été confiée à une agence spécialisée et la capacité de mobilisation des internautes est colossale : la campagne de crowdfunding lancée par la Philharmonie en janvier avait permis de récolter près de 272 000 euros auprès de 1 500 contributeurs. Une image de marque envahissante pour les acteurs d’Orchestre à l’école : « La Philharmonie a une capacité inégalée pour lever de l’argent, c’est très difficile de faire contrepoids, en matière de mécénat, concède François Besson, le directeur général de la Sacem. Les investisseurs privés sont bien plus séduits par la communication léchée de Démos, qui est devenu une véritable image de marque. » Orchestre à l’école, qui est soutenu par Axa et Universal, ne dispose pas d’une équipe de communication consacrée à la valorisation de son travail. D’un côté, une salle à l’aura internationale et, de l’autre, une association portée par une équipe restreinte. Face à cette dissymétrie de moyens, se dirige-t-on vers une situation de monopole ? « Il est tout à fait sain que cohabitent des dispositifs complémentaires, bien qu’au niveau territorial il soit normal que chacun défende son projet, répond Laurent Bayle. Un modèle unique n’est pas souhaitable et il serait judicieux que l’on parvienne à fédérer toutes les expériences européennes. » Mais difficile d’exister face à ce que certains appellent « le rouleau compresseur Démos ». D’autres dispositifs qu’Orchestre à l’école peinent à s’affirmer, comme Passeurs d’art – né en 2012 et directement inspiré de la philosophie d’El Sistema –, qui ne bénéficie d’aucun soutien ministériel. Jean-Claude Decalonne, son président, a pourtant rencontré Françoise Nyssen en décembre : « Quand je lui ai parlé d’argent, la ministre m’a tout de suite demandé quels étaient mes rapports avec Démos. C’était clair, leur alibi pour ne pas aider les autres dispositifs, c’est Démos. Maintenant, si l’on veut exister, il faut presque se faire subventionner par Démos. Mais seuls quelques milliers d’enfants sont concernés par le projet de la Philharmonie : c’est l’arbre qui cache la forêt ! Il y a une telle nécessité qu’on ne sera jamais trop nombreux », estime-t-il. Un point de vue que partage Orchestre à l’école : « L’initiation à la musique ne peut être portée, quantitativement, que par Démos, et ce n’est pas un jugement de valeur », explique François Besson, qui défend la qualité des deux dispositifs. Pour Orchestre à l’école, la solution passe pas une sensibilisation des pouvoirs publics : « Il faut qu’ils réalisent qu’ils n’ont pas qu’un seul interlocuteur, mais au moins deux », poursuit le directeur général de la Sacem.

A l’heure où le ministère de la Culture lance une mission sur les risques de la concentration des financements privés dans le secteur des musiques actuelles, le même défi guetterait-il le financement public ?
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous