Vote décisif aujourd’hui au Parlement pour le droit d’auteur

Rédaction 11/09/2018

Mercredi 12 septembre va se dérouler au Parlement européen à Strasbourg une session importante pour les musiciens : le vote sur la directive droit d’auteur. Etat des lieux avec trois personnalités du secteur.


Bruno Mantovani : "Les compositeurs doivent pouvoir vivre de leur musique"


Le compositeur et directeur du CNSMD de Paris fait partie des 200 personnalités du monde de la culture à avoir signé la tribune "L’Europe doit sauver le droit d’auteur menacé par les Gafa" (parue ce dimanche dans le JDD). Il nous explique pourquoi.

"Il y a 20 ans, il était tout à fait possible de vivre de sa musique en sortant du Conservatoire, quand on était compositeur. C’est de moins en moins le cas. Les perceptions de la Sacem vont en diminuant et les compositeurs sont les maillons d’une économie très précaire. Si ce sont essentiellement les commandes qui permettent à un compositeur de gagner à peu près sa vie, l’argent perçu grâce au droit d’auteur est ce qui lui permet de vivre plus confortablement : c’est loin d’être une source de revenus négligeable ! Un contrôle des ayants droit sur les mises en ligne est vital. Sinon, c’est toute une profession qui est menacée de disparition.
Prenez le disque, qui, quoi que l’on dise, demeure important dans la carrière d’un compositeur. Lorsque je sors un album, mes œuvres sont automatiquement programmées dans plusieurs endroits. Certaines d’entre elles gagnent même une seconde vie. Si on commence à diffuser ma musique en ligne gratuitement, sans aucun cadre, le peu d’exemplaires de disques que les labels vendent vont disparaitre et la pérennité de la production ne sera plus assurée.
Je pourrais bien sûr me faire l’avocat du diable et clamer qu’une mise en ligne sur Youtube permet une plus large diffusion de ma musique, permet de faire des vues. C’est peut-être vrai pour un compositeur avec une certaine notoriété – et encore -, mais c’est un préjudice financier pour l’immense majorité des créateurs !
Les compositeurs, mais aussi les interprètes, doivent être armés sur la question des droits d’auteur. Au CNSMD de Paris, les élèves suivent tous la formation intitulée « Aspects pratiques du métier », dispensée sous forme de séminaires. L’un d’entre eux est consacré à la question du droit d’auteur et à son cadre juridique, mais aussi aux relations avec les éditeurs et les syndicats. Il faut former les musiciens à ces questions… tout en veillant à ce qu’ils ne sortent pas du conservatoire en ayant peur de l’avenir."

Propos recueillis par Suzanne Gervais


Philippe Gautier : "Je suis inquiet pour demain"


Le secrétaire général du syndicat Snam-CGT regrette l’absence de prise de position unitaire des représentants des artistes-interprètes sur la directive droit d’auteur.

"Les artistes-interprètes sont totalement concernés par la directive européenne sur le droit d’auteur. Nous sommes en soutien aux créateurs. L’article pivot de la directive est l’article 13, mais les artistes-interprètes sont aussi concernés par les articles 14, 15 et 16. Il est question d’une rémunération juste et proportionnée pour les artistes. On parle d’accord collectif de travail, de gestion collective. C’est une nouveauté fondamentale, de nouveaux droits, qui doivent permettre de répondre à l’exploitation de la musique par les services de streaming.
On peut regretter qu’en France, le camp des artistes-interprètes et leurs sociétés de gestion de droits soit divisé, avec l’isolement de la Spedidam d’un côté, et l’Adami pris en tenaille de l’autre. Nous ne sommes pas parvenus à une expression collective unitaire sur le sujet. Il y a de nombreux pays où il n’y a pas ce type de divisions : regardez en Grande-Bretagne, où tous les artistes sont unis, avec aussi comme objectif de revenir sur le Brexit.
Je suis inquiet pour le vote de demain, car nous sommes face aux puissants. Dans un pays comme la Pologne, où lors du premier scrutin, tous les députés avaient voté contre la directive, il a même été difficile de faire des campagnes de publicité sur ce sujet, car les médias craignaient des sanctions de Google… En France, la Ministre de la Culture, Françoise Nyssen, s’est pleinement investi dans ce combat. Mais je ne pense toutefois pas que son rôle soit de signer des pétitions (ndlr : la tribune publiée dans Le Journal du dimanche). Va-t-elle signer des pétitions qu’elle adressera au Ministère de la Culture ? Cela témoigne de l’hyper-présidentialisation en cours."

Propos recueillis par Antoine Pecqueur


Valentine Jongen : "La directive devrait rendre service aux youtubeurs"


La youtubeuse et musicologue belge a ouvert sa chaîne « Val So Classic » début 2018. Elle explique pourquoi la directive sur le droit d’auteur pourrait faciliter le travail des créateurs de contenus sur la plateforme de Google.

"Dans les vidéos que je poste sur Youtube, j’utilise des extraits d’œuvres de musique classique et de pop. Pour la variété, c’est très compliqué car la plupart des compositeurs sont encore vivants ou disparus depuis moins de 75 ans. En ce qui concerne le répertoire classique, techniquement je peux utiliser la musique de Mozart ou de Wagner, qui est tombée dans le domaine public. Sauf que cette musique a été enregistrée par des artistes et qu’on oublie souvent le droit des interprètes. Pour mes vidéos, soit je tire moi-même mes extraits musicaux de vidéos présentes sur Youtube, soit, si j’ai besoin, par exemple, d’un extrait du dernier disque de Jonas Kaufmann chez Sony -, je contacte directement la maison de disque et je lui demande le fichier. C’est essentiel pour un youtubeur de bien s’entendre avec les labels. Lorsque je publie une vidéo, je reçois toujours une notification de Youtube m’alertant que j’utilise des œuvres qui appartiennent à des maisons de disque. Actuellement, je ne gagne pas d’argent avec mes vidéos. Mais si mon contenu sur Youtube venait à être monétisé, je ne percevrais rien : tout irait aux labels.
Repenser le droit d’auteur à l’heure de l’essor du partage de contenu sur Youtube et sur les réseaux sociaux est essentiel, d’autant que la directive qui sera votée ou non demain au Parlement devrait rendre service aux youtubeurs : chacun devra pouvoir justifier s’il a ou non passé un accord avec tel label, tel interprète… Les petits indépendants comme moi vont enfin pouvoir avoir un échange direct avec Youtube. L’un des gros problèmes de cette plateforme reste que les internautes réutilisent sans vergogne les sons et les images, sans jamais citer les créateurs et les interprètes. On devrait avoir l’obligation de mentionner le compositeur et les interprètes quand on utilise un contenu."

Propos recueillis par Suzanne Gervais

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