Turbulences dans la vie politique francilienne

Antoine Pecqueur 25/09/2018
Bruno Julliard et Frédérique Dumas viennent de claquer la porte : le premier de son poste d’adjoint au maire de Paris, la deuxième du parti La République en marche. Deux personnalités liées au secteur culturel.
Tous les musiciens parisiens connaissent son nom. Bruno Julliard, premier adjoint de la capitale chargé de la culture depuis 2012, vient de démissionner de son poste. Dans les colonnes du Monde, il explique pourquoi il quitte la majorité dirigée par Anne Hidalgo : « Notre complémentarité initiale est devenue une incompatibilité. » En ligne de mire : les fiascos Autolib’ et Vélib’, le Pass seniors des transports, l’ouverture des commerces le dimanche… A dix-huit mois des élections municipales, sa décision a été rapidement interprétée comme une tactique politique pour rejoindre Emmanuel Macron. Christophe Girard, qui vient d’être nommé pour le remplacer comme adjoint à la Culture (et qui fut son prédécesseur), a déclaré chez nos confrères de BFM : « C’est un calcul, ce n’est pas un geste neutre. Il a mis en scène sa sortie pour se faire remarquer, au moment où Françoise Nyssen est affaiblie. Bruno Julliard rêverait-il d’un poste dans le gouvernement d’Edouard Philippe ? »

Réforme des conservatoires

Une chose est sûre : Bruno Julliard aura laissé sa marque sur la vie musicale parisienne, pour le meilleur ou pour le pire, selon les avis. Il aura en tout cas mis en œuvre une vaste réforme des institutions. A commencer par les conservatoires. Il l’avait expliqué dans nos colonnes, son but était de suivre « une double exigence : défendre un enseignement d’excellence et favoriser l’accessibilité au plus grand nombre ». Cela passait par la construction de nouveaux équipements, le recrutement d’enseignants ou encore le renouvellement du parc instrumental, avec un investissement à hauteur de 3,5 millions d’euros. Mais les enseignants étaient nombreux à lui reprocher une mise en valeur des cours collectifs au lieu de l’apprentissage individuel ou encore l’instauration du tirage au sort pour sélectionner les élèves – même si Bruno Julliard nous promettait qu’en 2020 il y aurait un nombre de places suffisant pour tous les élèves. Reste maintenant une interrogation : que va devenir ce vaste chantier des conservatoires après le départ de son instigateur ? Ce n’est pas la seule réforme attendue : Bruno Julliard avait également été le promoteur du rapprochement entre l’Orchestre de Paris et la Philharmonie, que nous vous avions révélé en exclusivité sur notre site internet. Le dossier est aujourd’hui entre les mains de Laurent Bayle, le patron de la Philharmonie. Mais beaucoup d’inconnues demeurent : quel va être le rôle de l’orchestre ? Qui sera son prochain directeur musical ? Quelles mutualisations avec les équipes de la Philharmonie ? Une conséquence déjà:Bruno Hamard a quitté le poste de directeur de l’Orchestre de Paris, remplacé par Anne-Sophie Brandalise. Pour succéder à Bruno Julliard, Anne Hidalgo a partagé son poste en deux : Emmanuel Grégoire, qui était jusqu’alors adjoint chargé du budget et de la transformation des politiques publiques, devient premier adjoint. Et la culture revient donc à Christophe Girard, une figure de l’époque Delanoë (nous le rencontrerons prochainement pour faire le point sur les dossiers musicaux).

Mission perdue sur l’éveil musical

Au même moment, la députée des Hauts-de-Seine Frédérique Dumas quitte La République en marche pour rejoindre le groupe UDI-Agir. C’est une première pour la majorité parlementaire. « On a le sentiment d’être sur le Titanic, a-t-elle expliqué au Parisien, certaines décisions se réduisent à des coupes budgétaires. Il n’y a pas d’ambition, pas de sens. » La députée dénonce en particulier la politique culturelle du gouvernement. Elle prédit une « explosion de l’audiovisuel public » et s’interroge sur le fonctionnement même de la Rue de Valois : « Pourquoi, quand on a décapité pratiquement tout le ministère de la Culture, la seule nomination que l’on fait est celle d’Agnès Saal [NDLR : condamnée pour “frais de taxi indus”, elle vient d’être nommée haut-fonctionnaire à l’égalité et à la diversité] ? Que la question du maintien de Françoise Nyssen au ministère de la Culture ne se pose pas, alors qu’elle est chargée de la réglementation du patrimoine, qu’elle reconnaît elle-même ne pas avoir respectée, qu’on lui enlève le livre pour cause de conflit d’intérêts, que la politique culturelle est d’un vide abyssal, c’est totalement anormal ! On va dire que je voulais sa place, mais arrêtons l’hypocrisie! » Ce n’est pas un hasard si Frédérique Dumas est aussi impliquée dans ce domaine : dans la société civile, elle est productrice de cinéma. Et pendant la campagne présidentielle, elle avait été membre du comité pour l’élaboration du programme culturel d’Emmanuel Macron. On lui avait d’ailleurs promis une mission sur l’éveil musical. Une mission qu’elle a perdue, car « m’a-t-on dit, on ne récompense pas une frondeuse », en raison de son opposition à la réforme de l’audiovisuel public.

Au même moment, Bruno Julliard s’apprêterait donc à rejoindre Emmanuel Macron, tandis que Frédérique Dumas quitte la majorité. Les temps n’ont jamais été aussi politiquement incertains. Le départ de Nicolas Hulot semble avoir ouvert une boîte de Pandore. Reste à savoir si cette versatilité sera positive pour l’action politique, et notamment culturelle.
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