Les musées, nouveaux lieux de résidence ?

Suzanne Gervais 26/09/2018
Si les concerts au musée sont désormais monnaie courante, certains établissements vont plus loin en proposant aux ensembles un véritable partenariat, sous forme de résidence. Explications du phénomène avec ces musiciens qui répètent au milieu des tableaux d’une exposition.
Le doyen est parisien : voilà plus de trente ans que le musée de Cluny a noué un partenariat avec le Centre de musique médiévale (CMM). Les ensembles Alla Francesca et Discantus, dirigés par Brigitte Lesne, sont pour ainsi dire chez eux dans les collections du musée. « L’esprit est vraiment celui d’une résidence, estime Alain Genuys, responsable de la programmation au CMM, et ces deux ensembles donnent une dizaine de concerts par an au musée. » A Caen, le musée des beaux-arts a, lui aussi, ouvert ses portes aux ensembles, et pas seulement le temps d’un concert. L’ensemble baroque Les Cyclopes a bénéficié de la première résidence caennaise : elle a duré près de dix ans. « C’était frustrant de ne travailler avec les ensembles que le temps d’un concert. Nous voulions aller plus loin dans la collaboration », confie Anne Bernardo, responsable de la programmation culturelle du musée. Après la musique ancienne, c’est le répertoire contemporain qui a résonné dans les collections. L’ensemble De Caelis, qui fait se rencontrer des œuvres médiévales et contemporaines, vient ainsi d’achever un travail de deux ans. « Le début de leur résidence coïncidait avec l’arrivée de la nouvelle directrice, qui souhaitait faire entrer l’art contemporain au musée », raconte Anne Bernardo.

Fidéliser un public

« Une résidence nous assure un travail régulier », souligne Brigitte Lesne. Cela est aujourd’hui précieux car les ensembles spécialisés fonctionnent de plus en plus au concert one shot, sans savoir de quoi seront faits les mois suivants. En outre, cela permet de se constituer un public de fidèles. A Lyon, le musée d’art contemporain achète, depuis 2015, cinq concerts par an à l’ensemble Spirito. « Nous parlons d’un partenariat plutôt que d’une résidence, précise Nicole Corti, la cheffe de chœur. Mais cette collaboration compte énormément pour nous : se produire régulièrement dans un musée est très efficace pour consolider notre relation avec le public. »
Comme souvent dans les musées, pas question de concerts traditionnels. « Ce sont plutôt des séances de répétition ouvertes. J’explique au public ce que je vais demander aux choristes pendant l’heure à venir, pour qu’il comprenne le travail que nous réalisons. Je me tourne souvent vers les auditeurs pour leur demander ce qu’ils pensent de telle couleur, de tel phrasé. La qualité d’écoute est au rendez-vous. » Les équipes des musées semblent y trouver leur compte, elles aussi : « Nous avons longtemps fonctionné avec des concerts à la recette, qui n’étaient pas respectueux des artistes, se souvient Matthieu Decraene, responsable de la programmation culturelle du musée de Cluny. Nous avons vite compris que travailler à long terme avec des ensembles inspirés était bien plus intéressant pour nous. Le musée est une belle vitrine pour l’ensemble, mais l’inverse est tout aussi vrai. »

Gagnant-gagnant

Les résidences revêtent une importance cruciale pour les ensembles qui défendent les répertoires les plus anciens, comme celui du Moyen Age : rares sont les institutions qui programment de la musique médiévale. Sans compter que les petites salles des musées sont plus adaptées à leur instrumentarium que les (trop) grandes salles de concert. Ainsi, au musée de Cluny, entre la tapisserie de la Dame à la licorne et les retables du 12e siècle, les ensembles Alla Francesca et Discantus baignent dans leur élément. « Ce lieu est en adéquation totale avec notre répertoire », se réjouit Brigitte Lesne. Les résidences constituent par ailleurs un atout intéressant pour les petits musées : les concerts incitent les habitants de la ville à se rendre plus régulièrement dans leur musée. S’il n’a pas les moyens d’offrir une résidence aux ensembles qu’il reçoit dans le cadre de sa saison de concerts, le musée de Flandre, à Cassel, accueille régulièrement Le Concert d’Astrée, ensemble subventionné, notamment, par le département du Nord. « Grâce à ces concerts, nous voyons revenir des gens qui, sans la musique, ne viendraient au musée qu’une fois dans l’année », assure Marie Montet, responsable de la programmation culturelle.

Le dialogue avec les collections

Avoir des musiciens à domicile, c’est l’occasion de mettre en valeur les collections. Le musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye a ainsi décidé, pour sa première résidence musicale, d’accueillir l’ensemble Calliopée pendant un an. « C’est moi qui ai pris contact avec Karine Lethiec, la directrice artistique, raconte Hilaire Multon, directeur du musée francilien. Rien de tel que la musique au musée pour susciter la curiosité du public ! » La mission de l’ensemble : proposer des programmes en lien avec les collections, qui présentent des objets de la vie quotidienne allant du Néandertal au Moyen Age. Un défi qu’ont relevé les musiciens. « Lors d’une résidence dans un musée, pas question de se contenter de poser son pupitre et de jouer, insiste Karine Lethiec, directrice artistique de l’ensemble Calliopée. Pour que notre présence sonne juste, nous devons nous sentir concernés par le propos du musée. Il faut mettre sa casquette d’historien et faire beaucoup de recherches en amont pour monter des programmes qui collent aux collections. » L’ensemble Calliopée se produit ainsi lors de visites musicales et d’ateliers organisés chaque premier dimanche du mois. Il donnera également trois concerts dans la saison. L’un accueillera un joueur de lithophone, instrument à percussion datant de… la préhistoire. Un autre concert associe des pièces pour flûte de Debussy et de Philippe Hurel à la présentation d’une flûte préhistorique taillée dans un œuf de vautour.

Jouer devant une œuvre

A Caen, les concerts se déroulent dans les salles du musée des beaux-arts, au pied des tableaux. « On demande aux ensembles en résidence un certain goût pour la médiation : il faut qu’ils expliquent en quoi la partition fait écho à l’œuvre accrochée », insiste Anne Bernardo. Cela correspond justement à la mission de transmission et d’éducation inscrite dans le cahier des charges de nombreuses formations. Le musée de Cluny tient à ce que les “concerts rencontres” du dimanche et du lundi soient en lien direct avec les expositions du moment. Cet impératif semble stimuler les musiciens : « Il est passionnant de monter un programme spécifique, confie Brigitte Lesne. Cela nous donne des idées audacieuses, que nous n’aurions pas forcément eues dans le cadre d’un concert lambda. » La prochaine exposition sera consacrée à la naissance de la sculpture gothique à Paris, Chartres et Saint-Denis entre 1135 et 1150. Un sujet pointu dont s’est emparé la musicienne : « Nous avons plongé dans les manuscrits des grandes cathédrales, à la Bibliothèque nationale, pour dénicher du répertoire. » Il faut dire que la recherche est naturelle aux musiciens qui travaillent les répertoires anciens et ce dès le conservatoire. « Jouer devant un tableau de maître, c’est raconter une histoire, estime Arnaud Marzorati, directeur artistique des Lunaisiens, qui se produisent régulièrement dans les musées de la capitale, des Invalides à Orsay. Les œuvres des collections permanentes regorgent de petites histoires qui méritent d’être racontées en musique. »

Le temps et l’espace pour travailler

Une résidence permet de se produire en concert, mais elle offre surtout un lieu où travailler confortablement, « un petit luxe pour un ensemble, un espace de liberté absolument vital », note Laurence Brisset, directrice artistique de De Caelis. Une chambre, une cuisine et une salle de bains sont mises à la disposition des musiciennes par le musée des beaux-arts de Caen. « Pendant nos deux années de résidence, nous avons pu y aller quand nous voulions. C’est rare, aujourd’hui, de pouvoir prendre le temps de monter un programme. » C’est Laurence Brisset qui a suggéré la résidence au musée : « Nous y avions déjà chanté à plusieurs reprises. On s’y sentait bien et les qualités acoustiques du lieu nous semblaient idéales pour le répertoire a capella. » A Montreuil, le musée de l’Histoire vivante est devenu, pour la compagnie lyrique Les Monts de Reuil, créée en 2007, un lieu de répétition. En échange des clés du bâtiment, les musiciens organisent des répétitions ouvertes et des petits concerts. « Ce système fonctionne bien et les musiciens font quasiment partie de l’équipe », nous dit Pascale Favel, directrice administratrive du musée. Si l’ensemble n’est pas rémunéré pour ces interventions, il y voit tout de même un avantage : « Maintenant, le public du musée nous connaît, ce partenariat nous a aidés à être plus visibles à Montreuil », confie Pauline Warnier, codirectrice artistique de la compagnie.

Quel coût ?

Une résidence, c’est un vrai budget pour un musée : un investissement que peu d’entre eux sont prêts à faire. La présence de De Caelis à Caen a coûté au musée « entre trois et quatre mille euros par an », nous dit Anne Bernardo. D’ailleurs, ces résidences ne sont pas automatiques : pour l’heure, aucun ensemble n’a succédé à De Caelis et le musée privilégie les concerts ponctuels. Le musée de Cluny tient, quant à lui, à consacrer un vrai budget à la musique : près de 60 000 euros par an, soit la moitié du budget annuel alloué à la programmation culturelle. Un cap difficile à tenir en période de rigueur budgétaire. « Une résidence ne peut exister qu’à condition de bénéficier d’un nombre suffisant de soutiens financiers, estime Hilaire Multon, à Saint-Germain-en-Laye. Nous avons apporté notre part à la résidence de l’ensemble Calliopée, mais il a fallu que l’Etat et la Drac acceptent de participer et que nous recherchions des mécènes. Le financement d’une résidence suppose d’aller au-delà du seul socle de financements publics. » Les Lunaisiens, spécialisés dans la chanson historique, se produisent régulièrement dans les musées, mais dans le cadre de concerts ponctuels. Une résidence, ils en rêvent : « Le musée est une terre promise pour les ensembles qui, comme nous, croisent les disciplines », explique Arnaud Marzorati. Mais l’enclume budgétaire qui pèse sur les institutions culturelles limite l’essor du phénomène : « Les résidences musicales ne sont pas le cœur de métier des musées, tient à rappeler Edouard Niqueux, administrateur des Lunaisiens. Et quand un musée songe à une résidence, il va souvent privilégier des solutions moins coûteuses qu’un ensemble instrumental : un soliste ou un ensemble vocal. Le seul fait de louer un piano est très compliqué pour pas mal de musées. » Pour obtenir la résidence espérée, certains ensembles sont contraints de brader leurs concerts, voire de financer eux-mêmes la location des instruments. Les Arts florissants, qui collaborent avec des musées français, mais aussi avec des musées américains, comme le Metropolitan Museum de New York, notent que les musées américains ont un tout autre fonctionnement, pour ce qui est des résidences d’ensembles. « Aux Etats-Unis, il n’y a pas de budget fixe dédié à la programmation culturelle, comme en France, explique Muriel Batier, administratrice de l’ensemble. Quand on discute d’un partenariat avec le Met, l’équipe nous demande immédiatement : “A quel mécène pensez-vous pour financer votre résidence ?” Il est bien plus naturel et facile de lever des fonds privés pour un projet de résidence au musée. »

A l’heure où spectacle vivant et musée ont le même mot d’ordre, pluridisciplinarité, « les ensembles ont toute leur place au musée et la musique y est devenue incontournable », estime Françoise Lonardoni, responsable des publics du musée d’art contemporain de Lyon, qui a réussi à fidéliser un public d’aficionados de l’ensemble Spirito. Les musées, des partenaires incontournables des ensembles ? « J’en suis persuadée ! confie Karine Lethiec. Il faut que les directions des musées leur tendent la main. »
Comme le disait Claudel, « l’œil écoute ».
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