Facture instrumentale et matériaux alternatifs

Marc Rouvé 26/09/2018
L’évolution de la réglementation Cites, avec notamment des contraintes accrues sur le commerce des palissandres, amène de nombreux luthiers à chercher d’autres solutions. Des matériaux naturels, tels que le lin ou le Richlite, offrent des perspectives prometteuses.
Le développement technologique et la facture instrumentale ont une longue vie commune. Ainsi, l’apparition du cadre en métal marque une étape importante dans la facture du piano. On pourrait également citer la mise au point des vernis polyuréthane et polyester, bien plus résistants et faciles à appliquer que le traditionnel vernis au tampon. Ne parlons même pas des avancées amenées par les microprocesseurs, avec pour conséquence l’arrivée d’instruments d’un genre nouveau (synthés, pianos numériques…). Pour les instruments acoustiques à cordes (famille des violons et guitares), le bois reste en revanche la norme depuis plusieurs siècles. Néanmoins, de nombreuses expérimentations ont eu lieu au cours du 20e siècle, notamment avec l’apparition des matériaux composites comme la fibre de verre, de carbone ou encore le kevlar. A l’origine, il s’agit de fibres que les industriels font “tenir ensemble” en ajoutant un liant, généralement de la résine et, parfois, du plastique ou un dérivé. La fibre de verre a ainsi été utilisée dès la fin des années 1960 pour fabriquer des caisses de guitare acoustique (marque Ovation). Puis, le carbone a percé dans les années 1980, aussi bien dans le domaine de la guitare, classique comme folk, que dans celui des instruments du quatuor. Un mouvement qui s’est aussi étendu aux accessoires avec les étuis – le carbone réunissant les qualités de légèreté et de résistance – ou encore aux cordes, avec la création d’une âme carbone ou de cordes en matériaux composites qui permettent une projection accrue et une meilleure stabilité.

Carbones et dérivés

Les propriétés de la fibre de carbone, et d’autres matériaux comme le “sandwich” carbone-Nomex, commencent à être bien connues, notamment pour leur stabilité bien supérieure au bois. Il y a quelques mois, des luthiers belges (université de Gand – groupe de recherche mécanique des matériaux et des structures) ont comparé des violons avec table en épicéa (le standard depuis des siècles), en fibre de carbone, en carbone tissé, en lin… Ces prototypes – tous fabriqués de manière artisanale – ont montré des qualités acoustiques réelles et variées. Ainsi, la table en sandwich carbone-Nomex développait une grande puissance, tandis que le lin offrait une sonorité plus chaude et plus ronde. Evidemment, la comparaison avec les mètres étalon de la lutherie classique ne fait pas sens ici. La démarche est par nature différente, avec d’autres attentes “sonores”, même si les notions d’ampleur, de richesse harmonique, de projection ou encore de profondeur restent pertinentes.

Le lin, une ressource abondante

Une autre piste intéressante vient de l’exploitation d’une ressource naturelle qui pourra sembler moins high-tech au musicien : le lin. Les musiciens y verront peut-être une vague réminiscence du fameux prélude de Debussy (“La Fille aux cheveux de lin”, 1er livre) ? Toujours est-il que ce matériau ouvre des perspectives intéressantes. Ainsi, la marque américaine Blackbird propose un modèle de violon conçu avec un corps en composite multi-axial de lin pré-imprégné d’une résine issue de noix de cajou, tandis que la table est faite d’un voile de lin. L’avantage du lin, outre son côté naturel, vient de l’abondance de la ressource et, évidemment, du fait qu’il permettrait de régler, au moins en partie, le problème de la déforestation – activité qui génère, rappelons-le, une part non négligeable des gaz à effet de serre sur la planète. Alors qu’un arbre demande un temps long pour arriver à maturité (entre vingt-cinq et cent ans), le lin pousse en cent jours, ne demande pas d’eau et a une empreinte carbone négative. A titre d’exemple, le Canada produit 1 million de tonnes de lin chaque année. Ce sont les graines qui sont principalement utilisées. Or, elles peuvent fournir un matériau formidable pour créer des substituts du bois, pour la construction, l’ameublement et, comme nous venons de le voir, la lutherie. Bien sûr, nous n’en sommes qu’aux prémices, mais les contraintes entourant le commerce du bois n’allant pas en s’allégeant, tout laisse à penser qu’il faudra s’orienter vers la recherche de solutions durables, notamment dans le domaine de la production d’instruments d’étude, où les volumes sont très importants. A noter que le lin peut être également utilisé pour fabriquer des étuis légers et résistants (ainsi, Gewa propose un modèle en lin bio).

Richlite, le nouvel ébène ?

Dérivé du papier, le Richlite pourrait également connaître un beau succès dans la facture instrumentale. D’ailleurs, son utilisation commence à se répandre assez largement dans le domaine de la lutherie de guitare (et dans une moindre mesure pour les instruments du quatuor). Il s’agit d’un matériau composé de 65 % de papier recyclé et de 35 % de résine phénolique. Sa couleur sombre rappelle l’ébène, ce qui en fait un substitut idéal pour les touches d’instruments à cordes ou les chevalets, boutons de mécaniques… Ayant eu l’occasion d’essayer différentes guitares équipées de touches en Richlite, je dois reconnaître que la sensation est assez “bluffante”. Ce matériau assure, à l’instar de l’ébène, une excellente transmission acoustique de la vibration de la corde. Le Richlite possède également l’avantage d’être insensible aux variations de température et d’humidité, évitant ainsi tout problème de rétractation ou de fissuration de la touche.
Comme pour le lin, les habitudes sont bien ancrées, du côté des musiciens comme du côté des luthiers, et il faudra sans doute encore quelques années avant que ces nouveaux matériaux ne s’imposent à large échelle. Mais au vu des bouleversements climatiques et des contraintes écologiques toujours plus fortes, tout laisse à penser que l’histoire des instruments de musique s’écrira dans ce sens.
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