Découvertes pianistiques

Alain Pâris 26/09/2018
Heureux pianistes qui se voient proposer régulièrement des partitions inédites de grand intérêt : soyez curieux, la dernière moisson en vaut la peine !
Des surprises, la nouvelle édition critique de la musique de Franz Liszt entreprise par Editio Musica Budapest continue à nous en réserver. Le volume supplémentaire 14 (œuvres pour piano) est consacré principalement à des versions initiales ou alternatives de l’Arbre de Noël et de la troisième des Années de pèlerinage. La version de l’Arbre de Noël généralement connue est celle qui fut publiée en 1883 par Fürstner. Liszt avait apporté de nombreuses modifications par rapport à l’édition parue chez Gutheil à Moscou en 1880, probablement sans son assentiment. Mais il y a encore un autre état antérieur, la toute première version de 1876, éditée ici d’après le manuscrit. On sait que Liszt modifiait ses œuvres au fil des exécutions. Le délai qui sépare la date de composition de celle des premières éditions explique les différences sensibles que l’on peut relever. Les variantes sont reproduites en regard, ce qui facilite la comparaison. Mais là où l’éditeur excite le plus notre curiosité, c’est dans la troisième des Années de pèlerinage, avec six versions différentes de la première pièce (“Angelus” ou “Aux anges gardiens”). On suit le cheminement de Liszt qui transforme un petit bijou en une méditation profonde, deux fois plus longue, et va jusqu’à modifier le chiffrage des mesures (3/4 d’abord puis 6/8). Les états premiers des autres pièces du même cahier sont aussi révélatrices. En complément, ce volume supplémentaire 14 comporte les versions originales de certaines pièces comme La Lugubre Gondole ou l’Elégie.
Comme tous les grands pédagogues, Antoine Reicha a souffert de l’image péjorative du musicien enseignant qui a plongé son œuvre dans l’oubli. En d’autres temps, Théodore Dubois ou Carl Reinecke ont connu le même sort. Volume après volume, les éditions Symétrie ré­­éditent sa musique pour piano (Urtext réalisé par le musicologue Michael Bulley). Il s’agit d’une somme considérable où les 34 Etudes dans le genre fugué op. 97 occupent une place de choix. Le titre n’est pas vraiment révélateur. Chaque pièce est en fait conçue comme une sorte de prélude et fugue, les deux volets relevant généralement de la même tonalité. S’il y a un contenu pédagogique, c’est davantage aux compositeurs qu’aux pianistes qu’il s’adresse. La préface de l’édition de 1820, qui décrit de façon détaillée seize pièces, est un véritable condensé de contrepoint appliqué. Mais ce serait une erreur de croire a ­priori qu’une musique à vocation pédagogique est fastidieuse. Reicha fait preuve d’imagination, passant d’une étude sur les ornements à une basse continue sur le carillon de l’église Saint-Roch ou à un menuet du plus galant effet. Après le premier cahier qui regroupait les neuf premières études, voici le troisième (études 10 à 17). Oublions les idées reçues et partons à la découverte de ces pièces pleines d’imagination.

Du piano à l’orchestre

Le piano à quatre mains a eu son heure de gloire jusqu’au début du 20e siècle. Avec la disparition progressive des salons et l’avènement de l’enregistrement, cette pratique musicale essentiellement domestique s’est raréfiée (dommage !). Les grandes œuvres symphoniques qu’il était usuel de découvrir sous forme de réduction pour piano à quatre mains étant maintenant diffusées par la magie de l’enregistrement, la pratique entre amateurs n’est plus armée pour lutter contre le pouvoir de séduction de la musique enregistrée. Pourtant, il y a un répertoire original en dehors des transcriptions : de Mozart à Debussy et Ravel, tous les grands compositeurs y ont contribué. Les Danses norvégiennes ­d’Edvard Grieg, l’un de ses plus grands succès, ont été conçues dans leur premier état pour piano à quatre mains. La version pour piano à deux mains et l’orchestration (de Hans Sitt) sont venues par la suite. Un Urtext s’imposait depuis l’édition originale de Peters, maintes fois rééditée. La confrontation entre le manuscrit et la première édition, que Grieg avait revue soigneusement, n’apporte que des corrections de détail. C’est surtout la lisibilité qui change, avec une graphie plus moderne (Henle).
Au rayon des découvertes, Schott publie un inédit de Charles Koechlin, son Nocturne op. 33. Dans sa version originale (1907), cette pièce avait été conçue pour la harpe chromatique, instrument vite oublié qui a néanmoins donné naissance aux Danses de Debussy et à l’Introduction et Allegro de Ravel. Contrairement aux œuvres de ses éminents collègues, le Nocturne de Koechlin serait injouable sur une harpe à pédales : « Il y a beaucoup de chromatisme là-dedans et il faudrait peut-être trois harpes d’Erard pour le jouer », écrivait-il. Et d’en faire aussitôt une version pour piano. Prudente sauvegarde que Koechlin voulait même prolonger par une orchestration, mais elle n’a jamais vu le jour. Quant à la version pianistique, elle a survécu grâce à trois manuscrits déposés à la Bibliothèque nationale qui ont servi de base à l’édition réalisée par Otfrid Nies. Une œuvre mystérieuse, sombre, parfois féerique, disait Koechlin.
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