Chef de chœur : une profession en pleine mutation

Laurent Vilarem 26/09/2018
Début septembre, le conservatoire de Puteaux accueillait le 3e congrès international des chefs de chœur. L’événement, organisé par l’association A Cœur joie, réunissait près de 250 participants pour trois journées
de concerts, conférences et ateliers. Etat des lieux.
Dans le vaste hall du conservatoire de Puteaux, une foule studieuse se presse. Rencontres et manifestations se succèdent, sous l’œil attentif de Jacques Barbier, président d’A Cœur joie : « Ce congrès a pour but que les gens se rassemblent. Les chefs de chœur n’ont pas ou peu de contacts entre eux depuis la fin de leur formation, si bien qu’il est indispensable de créer des moments comme celui-ci où la profession se retrouve. Nous tâchons non pas de créer un lobby, mais de mettre en synergie les efforts de tous, qui restent encore un peu enfermés dans les chorales auxquelles ils appartiennent. » Peu de professions ont connu un bouleversement aussi profond que le métier de chef de chœur. Autrefois, et l’exemple d’A Cœur joie fondé par César Geoffray en 1947 le prouve, le chant choral était quasi uniquement amateur. Le chef de chœur était bénévole, sorti le plus souvent du cru, et les formations qu’il suivait dépendaient essentiellement de l’origine (diocésaine, municipale, scout…) de l’ensemble. Avec la création dans les années 1970 de classes de chant choral, le métier s’est professionnalisé, entraînant une explosion, tant du nombre que de la qualité. Les répertoires ont gagné en diversité, et la démographie des chorales a également évolué. On retrouve désormais des chœurs de jeunes ayant fait des études musicales, donnant des programmes très spécialisés, alors que le chant choral n’avait longtemps été qu’une activité de loisirs.

Coexistence entre chefs amateurs et professionnels

Cette répartition, on la retrouve également dans le profil des chefs de chœur. D’un côté, un foisonnement de jeunes musiciens diplômés et, de l’autre, des chefs amateurs inscrits depuis des décennies dans leur territoire. Une cohabitation paisible, mais qui ne va pas sans entraîner parfois quelques frictions. Michel Dupin, ingénieur en informatique industrielle en préretraite et fondateur de la chorale FaSiLa chanter dans l’Aveyron, raconte : « Il existe toujours un certain ostracisme. Les jeunes du conservatoire ont parfois tendance à regarder de haut les chefs plus âgés issus du milieu amateur. Cela tient plus à l’âge qu’à la formation. Mais leur réaction est légitime : un jeune musicien qui souhaite être professionnel peut avoir l’impression qu’un chef amateur lui pique son travail. Toutefois, dans une région comme la mienne, il n’y a malheureusement pas assez de travail pour un chef de chœur professionnel. Toulouse, le centre d’attraction, se situe à plus de 150 kilomètres… »
Rareté de l’emploi en France
Le travail reste ainsi le problème majeur des chefs de chœur. Jean-Claude Wilkens, directeur d’A Cœur joie, se réjouit des progrès effectués, mais déplore la situation embryonnaire de l’emploi en France : « Dans les pays scandinaves et protestants, il existe une longue tradition de chef de chœur, au sein des églises. De même, on retrouve de grandes associations de chorales amateurs, des chœurs d’hommes qui ont des siècles d’existence, avec une longue tradition de rémunérer le chef de chœur. En France, l’emploi se situe surtout au sein des conservatoires, ce qui est un peu une manière de se mordre la queue. Mais l’associatif prend le relais : de plus en plus de chorales doivent dégager des budgets, en général lorsque leur vieux chef les quitte, pour rémunérer leur nouveau chef. »

La lente évolution des mentalités

Pourtant, certaines chorales restent attachées au cadre bénévole de leur association. Ainsi, avoir un diplôme ne donne pas l’assurance d’être rétribué. « Certaines chorales ne comprennent toujours pas qu’un chef demande à être payé, affirme Marie Chavanel, professeur de chant au conservatoire de Bordeaux et cheffe du chœur Java. La différence entre un chef amateur et un chef professionnel est relativement simple : à partir du moment où l’on demande à être rémunéré, on devient un chef professionnel ! Il existe bien sûr des chefs amateurs qui veulent le rester, car ils ont une profession à côté. Mais quand c’est notre métier, comme tout métier pour lequel on a été longuement formé, nous demandons salaire. »
A l’intérieur de ce cadre, des problèmes financiers et humains peuvent survenir : « Je viens de quitter un des chœurs que j’avais depuis quatre ou cinq ans, raconte Cécile Dumas, cheffe de chœurs associatifs en Ile-de-France, car nous nous étions mis d’accord sur des week-ends de spectacles où je devais être rémunérée. Cela n’a pas été le cas : j’ai été mise devant le fait accompli. La difficulté provient souvent du dialogue avec les trésoriers des associations, qui ne sont pas des directeurs de ressources humaines. Ils n’ont aucune idée de la réalité de notre métier. » Des solutions possibles : augmenter légèrement le montant des cotisations ou trouver des issues pratiques, comme la mise à disposition d’une salle de répétition par le biais des conservatoires ou des mairies. Ce budget (souvent de plusieurs milliers d’euros par an) permettra de rémunérer le chef de chœur.

La diversification des activités

La répétition hebdomadaire a longtemps été le modèle prédominant pour une chorale. Mais d’autres formes de fonctionnement apparaissent, comme le concert one shot avec sessions de répétition en amont. Avec ce système, certains chefs de chœur pourront sortir de leur zone géographique habituelle, à raison de quatre ou cinq chorales par semaine, et diversifier leurs activités. Après avoir travaillé dans un établissement territorial dans la banlieue nantaise, Manuel Coley a fait le choix de devenir auto-entrepreneur : « Je travaille sous forme de stages et de sessions de formation professionnelle. Je suis également invité comme chef de chœur dans des écoles de musique ou des associations. Je propose ­aussi des stages en week-end ou d’une semaine, en mélangeant deux de mes spécialités : le chant et l’énergétique chinoise. Ces sessions régulières dans l’année me permettent de m’investir davantage sur le plan artistique. J’y ai gagné en liberté. »

Répondre aux besoins de la société

Ce petit tour d’horizon du métier de chef de chœur ne serait pas complet sans l’offre abondante de formations disponibles. Dans les conservatoires, l’enseignement pour être diplômé est aujourd’hui très riche. « A mon époque, se souvient Marie Chavanel, nous avions milité pour que le piano et le chant lyrique soient ajoutés au cursus, ce sont aujourd’hui des disciplines obligatoires. » Mais le conservatoire ne prépare pas à tout. De nouveaux enjeux de société apparaissent régulièrement. Une vaste réflexion sur les publics empêchés est ainsi menée depuis quelques années. De même, de nombreux chefs de chœur éprouvent le besoin, bien après leur diplôme, d’étoffer leur pratique au-delà du cercle des chorales traditionnelles. Présenté lors du congrès, le projet Sing Me In (www.singmein.eu) propose la direction chorale auprès de réfugiés et le chant comme outil de mixité et d’intégration à l’école.

Longtemps éparpillées, les associations chorales se regroupent pour porter de nouveaux élans et revendications. L’association A Cœur joie mobilise près de 300 ensembles, représentant 10 000 choristes. La profession se cristallise en réseau et multiplie les projets européens. « Je suis très optimiste pour l’avenir, conclut Jacques Barbier. Le chant français n’est plus hexagonal. Tout se passe avec des projets européens qui apportent de nouvelles idées et des échanges très fructueux. L’avenir est dans le réseau, et ce congrès où les chefs se retrouvent est un excellent signal. » Professionnalisation accrue, valorisation du métier, adaptation aux nouveaux enjeux de la société, le métier de chef de chœur promet de faire entendre sa voix.
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