Sonner ou ne pas sonner, telle est…

26/09/2018
Le flûtiste Yves Charpentier, directeur artistique du Concert impromptu, répond à la tribune de Jean-Baptiste Lapierre (“Le quintette à vent, ça ne sonne pas !”) publiée dans notre dernier numéro.

Cher Monsieur Lapierre,
Je suis absolument d’accord avec une ou deux lignes de votre article sur le quintette à vent, d’autant que je suis un quintettiste pratiquant depuis quelques années.
Je vous suis parfaitement lorsque vous affirmez qu’il existe d’autres valeureuses formations pour vents telles que le sextuor, l’octuor, le quatuor de saxophones, le trio d’anches, le quintette de cuivres… Mais entre nous soit dit, le véritable problème qu’ont les ensembles à vent ne relève pas du seul quintette, ce serait lui faire trop d’honneur. En fait, la formation à vent préférée des programmateurs est bel et bien le quatuor à cordes !
A part ce constat, on peut se chercher des noises au sujet d’une formation qui, en raison de quelques explications scientifiques et du mode d’attaque des instruments, ne sonnerait pas… Bien sûr que si : il faut travailler les modes d’attaque comme le quatuor à cordes, qui possède quatre instruments à attaques similaires et qui pourtant doit quotidiennement travailler cet aspect et tous les autres : les coups d’archet, la vitesse d’archet, le vibrato, les équilibres dynamiques, les alliances de timbres, guère plus aisées malgré l’appartenance à une même famille. Ainsi, je voudrais que vous soyez convaincu – pour bien connaître de grands quartettistes – qu’il n’est pas plus facile de transcender la matière en quatuor qu’en quintette, et peut-être même à cause de cette consanguinité.
A l’origine, le quintette à vent est composé de cinq sons de “bois” : la flûte, le hautbois, la clarinette, le basson et même le cor, que Brahms lui-même aimait à classer parmi les bois. Avec son hétérogénéité et sa multiplicité d’assemblages (flûte en sol, cor anglais, clarinette basse en plus du quintette académique), le quintette sonne tel un orgue vivant dans des pièces de musique ancienne, comme un petit orchestre dans des œuvres classiques et parfois, lorsque l’on écoute attentivement les Dix Pièces de Ligeti, comme un chœur inouï. Par-delà la substance instrumentale propre à chaque ensemble, il me paraît fondamental de comprendre que c’est finalement toujours l’œuvre elle-même qui guide l’interprétation, imposant sa forme, son souffle, son inspiration, son contexte, son style, bref sa vie propre. C’est ainsi que chaque ensemble invente et développe sa propre tradition interprétative.
Une approche éclairée du quintette à vent et par ricochet son rayonnement dépendent de l’adéquation entre un répertoire et de la façon dont les interprètes se l’approprient. Pour cela, il faut y consacrer du temps, beaucoup de temps. D’autre part est en jeu la curiosité des programmateurs à s’approcher de chefs-d’œuvre tels que le quintette de Schoenberg, Riccorrenze de Berio, Summer Music de Barber, Number 6 de Zappa, Souffles de Leroux et tant d’autres pièces passionnantes, sonnantes, trébuchantes !
Enfin, comme pour beaucoup de géométries instrumentales, sonner ou ne pas sonner n’est pas la question existentielle de la formation en tant que telle car, on l’a bien compris, il nous faut toujours “faire avec”, travailler sur le motif et d’après nature comme en peinture, revenir sans cesse sur le métier du son, de l’articulation et de la justesse… Mais affirmer ce que vous affirmez avec une argumentation réduite comme peau de chagrin, c’est vous contenter d’une démonstration courte et facile en plus que de faire insulte aux compositeurs, aux interprètes et à leur public d’aficionados.
Je vous propose donc – comme à nos différents lecteurs –, en toute cordialité, de me rejoindre quand vous le souhaiterez au studio du Concert impromptu, histoire d’écouter une formation qui sonne, qui cherche et qui étonne.
Car, paraît-il, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis.

Yves Charpentier

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