Marion Oudin : "La nouvelle génération de musiciens est en situation de précarité"

Suzanne Gervais 26/09/2018

La violoncelliste Marion Oudin, 29 ans, profite de la mésaventure qui lui est arrivée dans un conservatoire francilien pour protester contre la précarité que subissent les jeunes enseignants.

Que vous est-il arrivé ?
Depuis deux ans, j’assurais un remplacement de congé maladie dans un conservatoire francilien. J’avais un trois-quarts temps, soit 15 heures par semaine. Au début, j’étais vacataire, puis j’ai enchaîné les CDD de trois mois. L’an dernier, la direction a omis de demander le renouvellement de mon contrat : je me suis donc retrouvée à travailler, pendant trois mois, sans contrat ni salaire. J’ai protesté et, à force d’insister, j’ai été payée… Mais, quelques mois plus tard, j’ai été remerciée de mes services par la municipalité : j’ai appris début septembre que mon CDD ne serait pas renouvelé, sachant que j’avais refusé d’autres postes pendant l’été. La raison ? Avoir trop insisté pour réclamer mon dû. J’ai bien pensé me tourner vers le Syndicat national des enseignants et des artistes (SNEA), mais la mairie était, légalement, dans son droit.

De tels abus sont-ils le lot de la jeune génération d’enseignants ?
Cette façon de faire est alarmante et c’est malheureusement loin d’être un cas isolé ! Les jeunes musiciens sont en situation de précarité. J’ai bientôt 30 ans et j’appartiens à la première génération formée dans les pôles supérieurs. J’ai obtenu mon DE au Pôle Sup’93 en 2013, puis j’ai enchaîné avec deux masters : l’un à la Haute école de musique de Genève, l’autre au sein du Jeune Orchestre de l’Abbaye aux Dames de Saintes. Je suis une musicienne diplômée, mais, malgré cela, je gagnais 1250 euros nets par mois quand je travaillais à temps plein au CRD de Béziers et 1000 euros nets pour mon trois-quarts temps dans le conservatoire francilien. Avec de tels salaires, les jeunes musiciens ne peuvent pas payer leurs loyers ou financer l’entretien de leur instrument – ou tout simplement en acheter un ! On nous demande d’être de plus en plus qualifiés, mais les salaires de la fonction publique n’ont jamais été réévalués en fonction des diplômes.

Certains disent pourtant qu’on forme de plus en plus de musiciens…
C’est tout le paradoxe : il y a de plus en plus de pôles supérieurs et de moins en moins d’emploi. Une fois sur le marché de l’emploi, les collectivités profitent de notre statut de contractuel, d’autant que les concours de la fonction publique sont ouverts au compte-goutte. Enchaîner les CDD de quelques mois n’est pas vraiment un plan de carrière rêvé ! Nous avons beau avoir, pour certains, le statut d’intermittent, les cachets se font de plus en plus rares. La majorité des ensembles ont de petits effectifs : en ce qui concerne mon instrument, un ou deux violoncelles, pas plus. Le risque c’est que l’enseignement ne fasse plus envie. Avec des formations aussi longues et exigeante que celles qui mènent au DE, puis au CA, on est en droit d’attendre un autre traitement. On risque de se diriger vers une situation où l’enseignement ne fera plus envie à personne. Les musiciens ne souhaiteront plus enseigner ou iront le faire à l’étranger. Ou choisiront l’enseignement par défaut. Ce serait dommage, car c’est un métier extraordinaire, mais qu’il faut pouvoir exercer dans de bonnes conditions.

Propos recueillis par Suzanne Gervais

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Commentaires

  • Navrant, mais les assistants/professeurs en poste, titulaires, parfois depuis plus de 20 ans peuvent aussi être placés dans des situations scandaleuses.
    Privations de renouvellement de matériels, suppression d’instruments, salles inadaptées par leurs surfaces, non communication au public de leurs enseignements, etc....Tout devient conflictuel quelque soit le statut, je crains ! Je vous souhaite beaucoup de courage Madame Oudin.

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