Antoine Payen, musicien du rire

Instrumentiste et humoriste, deux professions que tout oppose ? Pas si sûr ! Violoncelliste à l’orchestre de l’Opéra de Limoges, Antoine Payen incarne aussi sur scène le clown Tonycello.
Le regard farceur d’Antoine Payen s’attarde sur son jus de citron. « C’est bien la première fois que je prends ça. Mais pas de bêtise ! On recrute des musiciens cet après-midi et j’assiste aux auditions. » Au café La Bibliothèque, situé à deux pas de l’opéra de Limoges, tout le monde connaît Antoine Payen. Avec son humour et son air faussement nonchalant, ce violoncelliste tout juste âgé de 40 ans sait animer une salle.
Notre musicien grandit à Lille, puis à Roubaix. A l’époque, difficile d’imaginer qu’il deviendra violoncelliste. Sa mère est infirmière, son père électricien. De surcroît, Antoine obtient un bac scientifique puis étudie en prépa HEC. Pourtant, comme son père, il aime la musique et, depuis ses sept ans, son violoncelle n’est jamais très loin. Il étudie aux conservatoires de Lille et de Rueil-Malmaison, passe l’agrégation de musique avec succès puis, en 2009, intègre l’orchestre de l’Opéra de Limoges.

Déjà clown au collège

La même année, il donne naissance à son personnage de scène, Tonycello. Un violoncelliste drôle et maladroit, qui perd son archet en pleine audition et qui laisse échapper la pique de son instrument en voulant la dévisser. « Je ne peux pas concevoir la vie sans humour, explique Antoine Payen. Et je ne parle pas seulement de faire des blagues, c’est bien plus profond. Souvent, quand je me retrouve face à quelqu’un dépourvu d’humour, je suis démuni. C’en est presque handicapant ! » Son ami photographe Samuel Lebon se souvient qu’au collège et au lycée déjà, ils s’essayaient à une « carrière d’humoriste. Ce n’était pas triste ! Nous aimions déjà l’absurde et tournions en dérision nos camarades et nos professeurs. » L’humour qui l’inspire est avant tout un humour visuel, de situation. Celui de Pierre Etaix, par exemple. Un jour, Antoine Payen le cherche dans les pages blanches, l’appelle et lui demande une place pour assister à son spectacle. Un rendez-vous manqué, mais plus tard, la rencontre a lieu dans une autre configuration. Côté spectateurs, Pierre Etaix, côté scène… Tonycello.

Les deux activités sont équilibrées

Au sein de l’orchestre, Antoine Payen est un anonyme parmi d’autres. Un musicien sérieux, concentré. A l’inverse, quand il est dans son rôle de Tonycello, c’est un clown solitaire que nous avons sous les yeux. « Les deux activités sont équilibrées, il n’y a pas de conflit. L’orchestre nous impose une certaine discipline. C’est la même chose avec Tonycello. Je joue un personnage qui rate tout, un peu naïf, alors que dans le fond, c’est l’inverse. Mes spectacles demandent rigueur et précision. Par exemple, je vais coudre un bouton pour qu’il se coince exprès. J’y passe des heures, juste pour avoir l’air de ne pas savoir enlever une chemise ! » Le travail paie, car en 2013, il reçoit le P’tit Molière du meilleur spectacle musical. En 2017, Samuel Lebon l’accompagne en tournée et assure la couverture photographique de son spectacle. « Sur scène, Antoine donne l’impression de tout prendre avec légèreté. Pourtant, il y a sans doute plus de stress qu’on ne peut le voir. Tonycello lui demande presque plus de boulot que l’orchestre, car tout repose sur lui. »

Les concours d’orchestre, un sketch

S’il y a un thème qui inspire Antoine Payen, c’est bien l’orchestre. Il en a fait le sujet de son spectacle “La migration des tortues”. « J’ai mis en scène les concours d’orchestre. Un sketch en soi. Ça se passe en trois tours, les deux premiers derrière un paravent. Imaginez l’envers du décor ! 60 anonymes, stressés, qui ont bossé comme des malades, qui ont fait des kilomètres pour venir, qui ont dormi dans un hôtel pourri le soir. C’est une matière incroyable pour la scène ! » Mais pas question de critiquer, au contraire, c’est une « déclaration d’amour » à l’orchestre. Pour être sûr de s’adresser au plus grand nombre, il a fait appel à un metteur en scène (Marie Liagre), peu familier de l’orchestre. « Le but, ce n’est pas de faire des private jokes aux gens de l’orchestre. Dès que quelque chose ne parle pas au metteur en scène, on vire. »

Tonycello sur la scène de l’opéra

Notre clown violoncelliste passe son temps en voiture à sillonner les routes de France aux côtés de son technicien. Son premier spectacle, “Chansons pauvres… à rimes riches !”, a été représenté plus de 400 fois dans 350 lieux différents. Un rythme intense qui ne laisse pas beaucoup de temps pour soi. « On pourrait croire que je connais toute la France, mais je ne vois que les maisons sur le bord de la route ! Jamais le temps de visiter. Quand on arrive, on monte, on installe, on joue, on range puis on repart. »

Il semble réfléchir. A travers les fenêtres, son regard bleu s’attarde sur le soleil franc de midi. « Parfois, les dates se chevauchent avec celles de l’orchestre et il faut renoncer à certains spectacles. » Mais parfois, les deux se recoupent. Pour le week-end Orchestres en fête !, “La Migration des tortues” sera donné à… l’opéra de Limoges.

Chaque portrait est accompagné d’une illustration choisie par l’invité :
« Je l’aime bien cette photo. J’imagine qu’elle ne peut pas parler à grand monde, même la pellicule a failli ne pas en vouloir. C’est une mini planche collée à la scène et qui permet à la pique du violoncelle de ne pas glisser. Une chose qu’il ne faut pas trop qu’on remarque et que je suis seul à voir sous cet angle. Parce qu’on est seul quand même. Avec la pression, avant d’entrer sur scène, ou juste après, dans le silence de la loge. Dans la chambre d’hôtel. Et dans sa tête aussi. Quand il faut jouer malgré la journée foireuse ou les déboires divers. Des choses qu’il ne faut pas trop qu’on remarque. On est seul et j’aime bien. » (photo Samuel Lebon)

 

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