Fausses notes à l’Opéra de Bordeaux

Suzanne Gervais 15/10/2018

Fracs, nœuds papillons et étuis d’instruments sur le dos, les musiciens de l’Orchestre National de Bordeaux Aquitaine (ONBA) distribuaient ce week-end des tracts aux passants devant le Grand Théâtre de Bordeaux. Une manière de protester contre une mesure prise par leur direction.
Et en exclusivité, Marc Minkowski, directeur général de l’Opéra, s’exprime sur la polémique qui secoue l’institution girondine.

La guerre semble déclarée entre les musiciens de la phalange bordelaise et leur directeur général, le chef d’orchestre Marc Minkowski. Ce week-end pour l’ouverture de la saison lyrique, les musiciens de l’ONBA ont joué… dans la rue. Ils reprochaient à leur direction une mise à l’écart au profit des Musiciens du Louvre, la formation musicale créée par Marc Minkowski. C’est en effet cet orchestre qui a été choisi pour assurer les représentations de l’opéra de rentrée, La Périchole d’Offenbach.

Conflit d’intérêts

« C’est la première fois que ce ne sont pas les musiciens de l’Opéra National de Bordeaux-Aquitaine (ONBA) qui jouent à cette occasion », souligne Jean Bataillon, délégué syndical CGT de l’orchestre, qui proteste contre un choix de programmation « inacceptable ». Une mise à l’écart aux allures de conflits d’intérêts… qui passe mal. Les musiciens pointent un déficit de communication entre la direction et l’orchestre : « En mai, lors de la traditionnelle présentation de la nouvelle saison au musiciens, Marc Minkowski s’est bien gardé de nous dire que ce serait les Musiciens du Louvre qui ouvriraient la saison », poursuit Jean Bataillon. Pour manifester leur colère devant ce qui ressemble, selon eux, à une « mise au placard progressive », les musiciens ont sorti leurs instruments dans la rue dès samedi soir. Les protestations ont continué dimanche dans l’après-midi à l’occasion de la cérémonie de remise de la Légion d’honneur à Marc Minkowski. Celui-ci contemplait d’ailleurs la scène depuis les marches de l’Opéra. Une vidéo des musiciens en train de jouer a été vue plus de 32 000 fois sur Facebook et a suscité des centaines de commentaires de musiciens soutenant l’initiative de leurs collègues girondins.

« Nous n’avons travaillé que quatre jours en septembre »

Un courrier de la direction a été envoyé aux musiciens, en interne, pour calmer le jeu. Il y est précisé que la « priorité donnée à l’ONBA pour tous les projets lyriques qui correspondent à son répertoire n’est absolument pas remise en cause ». La lettre, signée par Marc Minkowski et Paul Daniel, leur promet l’ouverture de la saison prochaine, « à l’occasion d’un grand événement pour l’année Offenbach. » Le courrier justifie par ailleurs cette "mise à l’écart" des musiciens bordelais par des raisons de timing : les aléas de la coproduction - cette production de La Périchole a été présentée cet été à Montpellier et à Salzbourg - et le fait que l’orchestre devait par ailleurs enregistrer un disque avec la contralto Marie-Nicole Lemieux. Mais un violoncelliste de l’ONBA affirme le contraire : « Notre hiérarchie nous dit que nous n’avons pas été appelés pour l’opéra de rentrée car nous n’étions pas disponibles. C’est faux. Nous n’avons travaillé que quatre jours en septembre ! C’est inacceptable pour nous d’être payés et de ne pas travailler. »

Vers une diminution du temps de travail ?

Le temps de travail, justement. Au-delà de leur absence pour la traditionnelle rentrée lyrique, les musiciens de l’ONBA s’inquiètent pour le temps effectif travaillé par an. « Une telle attitude met tout bonnement en péril l’orchestre permanent ! explique un autre musicien, qui a souhaité garder l’anonymat. Le grand danger, c’est qu’on reproche ensuite aux musiciens de l’orchestre de ne pas faire leurs heures, d’être payés à ne rien faire. Ce qui pourrait, à terme, justifier des suppressions de poste. »  Un cercle vicieux qui inquiète Jean Bataillon : « Nous sommes payés pour faire 1200 heures par an. Nous n’allons travailler que 630 heures cette saison… c’est limite un mi-temps ! Si ça continue, on va nous dire qu’on n’a plus besoin de nous… » Olivier Lombardie, administrateur de l’ONBA, se contente quant à lui de déclarer qu’il n’y a « aucune diminution du temps de travail » avant de rappeler que les deux concerts d’ouverture de la saison symphonique, les 4 et 5 octobre, ont, eux, bien été assurés par l’orchestre de la maison. « Depuis plus de 20 ans, l’Opéra de Bordeaux est le plus gros employeur d’intermittents de Nouvelle-Aquitaine. Ce qui correspond à 120 équivalents à temps-plein par an. Et même moins depuis l’arrivée de Marc Minkowski, qui dirige des opéras. » Marc Minkowski est tout de même rémunéré pour la direction des opéras en remplacement des chefs invités, en plus de son salaire de directeur général.

Des tensions internes

A l’origine de ce climat délétère, la présence de deux chefs d’orchestre au sein de la maison. Olivier Lombardie reconnaît que l’arrivée de Marc Minkowski, en 2015, n’a pas été suffisamment expliquée aux musiciens : « Le directeur général est un artiste, pas un gestionnaire. L’arrivée de Marc Minkowski a suscité des craintes qui n’ont jamais été suffisamment expliquées pour qu’elles soient levées. Les musiciens ont cru qu’il y avait là une méconnaissance du travail mené par leur directeur musical, Paul Daniel. Pas du tout ! Marc Minkowski a renouvelé Paul Daniel l’an dernier : j’ai cru que le message serait clair… ». Mais, plus qu’une simple incompréhension, les musiciens évoquent un « ras-le-bol » général. « C’est bien simple, toutes les actions qui sont menées depuis que Marc Minkowski est arrivé sont systématiquement en défaveur de l’ONBA, explique un musicien de la petite harmonie. N’oublions tout de même pas qu’il a déjà déclaré que l’avenir des maisons d’opéra résidait dans le recours aux musiciens intermittents plutôt qu’aux structures permanentes comme la nôtre ! » Un incident qui éclate sur fond de désaccord artistique entre les musiciens de l’ONBA et leur directeur général, qui mène par ailleurs une grande carrière à l’internationale. « Marc Minkowski est très contesté par les musiciens, explique un autre musicien. Quand il a été nommé, on a été la risée de tous les orchestres français !»

Bientôt deux orchestres à Bordeaux ?

Fâcheux aléas de calendrier ou prélude à un évincement progressif ? Les musiciens de l’ONBA redoutent en tout cas que les Musiciens du Louvre s’imposent en territoire girondin après l’arrêt de la subvention de la ville de Grenoble.  « Nous n’avons absolument rien contre les musiciens du Louvre, mais symboliquement, c’est à l’Orchestre de la maison d’ouvrir la saison. » insiste Jean Bataillon. En toile de fond de cette crispation relayée par la CGT, la question, épineuse, de la sauvegarde des emplois permanents.

Suzanne Gervais

 

Marc Minkowski : "Personne ne me fera partir"

« Je ne souhaitais pas m’exprimer publiquement, mais cette affaire prend des proportions telles que j’ai décidé de parler. Tout ceci est un gigantesque n’importe quoi : il n’y a aucun problème au sein de l’Opéra de Bordeaux, si ce n’est une utilisation politique de ma personne pour perturber ce qui se passe dans la ville de Bordeaux. J’en ai eu la confirmation hier en rencontrant monsieur Philippe Poutou (porte-parole du Nouveau Parti Anticapitaliste NDLR) qui m’a dit, sans détour : « Je vous serre la main, malgré cette action que nous menons contre vous. » C’est limpide. Sans compter que les élections syndicales auront lieu dans peu de temps au sein de l’Opéra. Je le répète : tout ceci est purement politique et vain. A travers tout cela, on vise probablement Alain Juppé. On semble oublier que je suis moi-même issu d’une famille de gauche.
Voilà deux ans et demi que je suis directeur général de l’Opéra de Bordeaux. Tout le monde se disait que je n’y arriverai jamais. Pourtant, je suis toujours là et nous avons battu notre record d’abonnés le mois dernier. Cet orchestre et moi sommes en phase d’apprivoisement. Nous sommes allés jouer Mârouf, savetier du Caire d’Henri Rabaud à l’Opéra-Comique de Paris en avril, et les musiciens ont reçu un triomphe. Triomphe dû à leurs qualités, incontestablement, mais peut-être aussi un petit peu grâce à ma volonté de les avoir emmené à Paris. Je concède qu’il est malheureux que le premier opéra de la saison soit joué par un orchestre invité, mais c’est parfaitement occasionnel. Nous avions convenu d’une réunion pour parler de tout cela en profondeur il y a dix jours avec la commission qui représente l’orchestre, réunion qui a été annulée par la commission. Comme pour une fracture, il faudra du temps pour que les os se ressoudent... Et il faudra éliminer les corps étrangers, autrement dit les actions syndicales extérieures à la maison. L’Opéra de Bordeaux est une maison magnifique et on ne va certainement pas se priver d’une belle coproduction qui étoffe notre saison pour ménager quelques susceptibilités. Les personnes qui cherchent à me déstabiliser et à me faire partir par tous les moyens n’y arriveront pas. C’est dommage qu’un orchestre fort sympathique soit manipulé de manière aussi mensongère. »

Propos recueillis par Suzanne Gervais
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner
Mots clés :

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous