Fausses notes à l’Opéra de Bordeaux

Suzanne Gervais 30/10/2018
La guerre semble déclarée entre l’Orchestre national Bordeaux-Aquitaine et son directeur général, Marc Minkowski. Mi-octobre, les musiciens ont distribué des tracts aux passants devant le Grand Théâtre de Bordeaux. Une manière de protester contre une mesure prise par leur direction.
L’affaire a fait grand bruit. Les 13 et 14 octobre, pour l’ouverture de la saison lyrique, les musiciens de l’Opéra national de Bordeaux-Aquitaine (ONBA) ont joué… dans la rue. Ils reprochaient à leur direction de leur avoir préféré Les Musiciens du Louvre, la formation musicale créée par Marc Minkowski. C’est en effet cet orchestre qui a été choisi pour assurer les représentations de l’opéra de rentrée, La Périchole d’Offenbach.

Conflit d’intérêts

« Pour la première fois, ce ne sont pas les musiciens de l’Ocherstre national Bordeaux-Aquitaine qui jouent à cette occasion », souligne Jean Bataillon, délégué syndical CGT de l’orchestre, qui proteste contre un choix de programmation « inacceptable ». Une décision aux allures de conflits d’intérêts… qui passe mal. Les musiciens pointent un déficit de communication entre la direction et l’orchestre : « En mai, lors de la traditionnelle présentation de la nouvelle saison aux musiciens, Marc Minkowski s’est bien gardé de nous dire que Les Musiciens du Louvre ouvriraient la saison », poursuit Jean Bataillon.
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Pour manifester leur colère devant ce qui ressemble, selon eux, à une « mise au placard progressive », les musiciens ont sorti leurs instruments dans la rue avant la représentation du samedi soir. Les protestations ont continué le dimanche après-midi à l’occasion de la cérémonie de remise de la Légion d’honneur à Marc Minkowski. Celui-ci contemplait d’ailleurs la scène depuis les marches de l’Opéra. Une vidéo de la manifestation a été vue plus de 40 000 fois sur Facebook et a suscité des centaines de commentaires de musiciens soutenant l’initiative de leurs collègues girondins.

« Nous n’avons travaillé que quatre jours en septembre »

La direction a écrit aux musiciens pour calmer le jeu. Elle précise que la « priorité donnée à l’ONBA pour tous les projets lyriques qui correspondent à son répertoire n’est absolument pas remise en cause ». La lettre, signée par Marc Minkowski et Paul Daniel, directeur musical, leur promet l’ouverture de la saison prochaine. Eller justifie par ailleurs cette “mise à l’écart” des musiciens bordelais par des raisons de timing : les aléas de la coproduction – La Périchole a été présentée cet été à Montpellier et à Salzbourg – et le fait que l’orchestre devait enregistrer un disque avec la contralto Marie-Nicole Lemieux. Mais un violoncelliste de l’ONBA affirme le contraire : « Notre hiérarchie nous dit que nous n’avons pas été appelés pour l’opéra de rentrée parce que nous n’étions pas disponibles. C’est faux. Nous n’avons travaillé que quatre jours en septembre ! C’est inacceptable pour nous d’être payés et de ne pas travailler. »

Vers une diminution du temps de travail ?

Le temps de travail, justement. Au-delà de leur absence pour la traditionnelle rentrée lyrique, les musiciens de l’ONBA s’inquiètent pour le temps effectif travaillé par an. « Une telle attitude met tout bonnement en péril l’orchestre permanent ! explique un autre musicien, qui a souhaité garder l’anonymat. Le grand danger, c’est qu’on reproche ensuite aux musiciens de l’orchestre de ne pas faire leurs heures, d’être payés à ne rien faire. Ce qui pourrait, à terme, justifier des suppressions de poste. » Un cercle vicieux qui inquiète Jean Bataillon : « Nous sommes payés pour faire 1 200 heures par an. Nous n’allons travailler que 630 heures cette saison… c’est limite un mi-temps ! Si ça continue, on va nous dire qu’on n’a plus besoin de nous… » Olivier Lombardie, administrateur de l’ONBA, se contente de déclarer qu’il n’y a « aucune diminution du temps de travail », avant de rappeler que les deux concerts d’ouverture de la saison symphonique, les 4 et 5 octobre, ont bien été assurés par l’orchestre de la maison. « Depuis plus de vingt ans, l’Opéra de Bordeaux est le plus gros employeur d’intermittents de la région. Ce qui correspond à 120 équivalents temps plein par an, voire moins depuis l’arrivée de Marc Minkowski, qui dirige des opéras. » Le fait que Marc Minkowski dirige certaines productions de la saison permettrait de ne pas avoir recours à des chefs invités. Et donc de faire des économies ? Rappelons que Marc Minkowski est tout de même rémunéré pour la direction des opéras, en plus de son salaire mensuel de directeur général, qui s’élèverait, selon nos sources à 14 000 euros, un montant qui n’inclut pas les “extras”.

Des tensions internes

A l’origine de ce climat délétère, la présence de deux chefs d’orchestre au sein de la maison. Olivier Lombardie reconnaît un défaut de communication à l’arrivée de Marc Minkowski, en 2015 : « Le directeur général est un artiste, pas un gestionnaire. Le choix de sa nomination n’a pas été suffisamment expliqué aux musiciens. Ils ont cru qu’il y avait là une méconnaissance du travail mené par Paul Daniel. Pas du tout ! Marc Minkowski a renouvelé Paul Daniel l’an dernier : j’ai cru que le message serait clair… » Mais, plus qu’une simple incompréhension, les musiciens évoquent un « ras-le-bol » général. « C’est bien simple, toutes les actions qui sont menées depuis que Marc Minkowski est arrivé sont systématiquement en défaveur de l’ONBA, explique un musicien de la petite harmonie. N’oublions tout de même pas qu’il a déjà déclaré que l’avenir des maisons d’opéra résidait dans le recours aux musiciens intermittents plutôt qu’aux structures permanentes ! » Un incident qui éclate sur fond de désaccord artistique entre les musiciens de l’ONBA et leur directeur général, qui mène par ailleurs une grande carrière internationale. « Marc Minkowski est très contesté, affirme un autre musicien. Quand il a été nommé, on a été la risée de tous les orchestres français ! »

Bientôt deux orchestres à Bordeaux ?

Fâcheux aléas de calendrier ou prélude à un évincement progressif ? Les musiciens de l’ONBA redoutent en tout cas que Les Musiciens du Louvre ne s’imposent en territoire girondin après l’arrêt de la subvention de la ville de Grenoble. « Nous n’avons absolument rien contre Les Musiciens du Louvre, mais symboliquement c’est à l’orchestre de la maison d’ouvrir la saison », insiste Jean Bataillon. En toile de fond de cette crispation relayée par la CGT, la question, épineuse, de la sauvegarde des emplois permanents.

 

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