La musique face à la maladie d’Alzheimer

Chercheurs et médecins font de plus en plus appel à la musique pour traiter les patients atteints de cette maladie dégénérative. Comment s’organisent ces séances ? Et quels sont les effets obtenus ?
L’intonation est juste. Les mots précis. La voix chargée d’émotion. Henry vient de sortir de l’une de ses longues phases d’apathie. Des phases durant lesquelles le vieil homme reste assis dans son fauteuil. Les poings fermés l’un contre l’autre. Recroquevillé sur lui-même. Isolé et solitaire. Il aura suffi de quelques minutes de musique, écoutées au casque, pour l’éveiller de ce “sommeil” de dix ans, dans son hospice de Brooklyn. Quelle musique ? Celle qui accompagna sa vie. « Cab Calloway était mon numéro un », se rappelle-t-il. Comme si quelque harmonie secrète venait d’ouvrir un étroit chemin dans l’épaisse forêt de sa mémoire altérée, une mélodie de jeunesse a ressurgi. Un standard universel, gravé pour la première fois par Bing Crosby en 1943. « I’ll be home for Christmas… », entonne-t-il. On lui demande ce que cette musique lui procure. Son visage d’ordinaire fermé rayonne de mille expressions. Les mots fusent. « Le sentiment de l’amour. De la romance. Je réalise à quel point le monde a besoin de venir à la musique. De chanter… »

Des “playlists” personnalisées

Ce témoignage bouleversant est l’une des nombreuses histoires racontées dans l’édifiant documentaire Alive Inside. Sorti en 2012, ce film de Michael Rossato-Bennett explore les liens fascinants entre musique et mémoire, au travers des expérimentations menées par Dan Cohen – un membre des services sociaux américains – et le neurologue Oliver Sacks auprès de résidents de différentes maisons de retraite de l’Etat de New York. « Tout a commencé en 2006 à Cobble Hill : un centre de soins et de convalescence de Brooklyn, dont l’une des unités est destinée aux personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer », explique Dan Cohen. C’est après avoir entendu à la radio un reportage sur l’omniprésence des iPod dans notre monde contemporain et leur utilisation par toutes les générations confondues qu’il a l’idée d’approcher l’établissement pour lui proposer de concevoir des playlists personnalisées pour leurs résidents. « Au départ, je venais tous les quinze jours. Au bout de deux ou trois mois, on s’est aperçus que certaines chansons qui leur étaient vraisemblablement familières résonnaient de manière très singulière, et semblaient dans certains cas provoquer un éveil. Les rendre plus disponibles au monde qui les entourait et à leurs proches. » Devant cet effet inattendu, Cohen décide d’élargir l’expérience à trois autres maisons de retraite de New York. En 2008, Michael Rossato-Bennett s’intéresse au projet. Venu pour suivre Dan Cohen une journée à Cobble Hill, il l’accompagnera durant trois ans. Le documentaire qui en découle a été vu par plus de 13 millions de spectateurs à travers le monde. Il a remporté en 2014 le prix du public au Festival de Sundance. Entre-temps, Dan Cohen a créé sa propre fondation, Music and Memory, afin de développer son initiative à l’échelle nationale. Celle-ci est désormais suivie dans l’ensemble des Etats-Unis et dans plus de 3 000 établissements de soins.

Apprendre des chansons

La musique peut-elle favoriser l’éveil cognitif et lutter contre l’apathie qui guette les malades d’Alzheimer à un stade ­avancé ? C’est tout l’objet des recherches menées, en France, par Hervé Platel, professeur en neuropsychologie à l’université de Caen. Le chercheur s’apprête à publier les résultats de nouvelles analyses, confirmées par imagerie numérique. « C’est l’aboutissement d’un long processus », se réjouit-il. Trois années d’inclusion auprès de résidents de plusieurs Ehpad partenaires. « Il s’agit de malades à un stade avancé, dont les régions hippocampiques du cerveau ont été altérées, et chez qui l’encodage des souvenirs ne peut par conséquent plus se faire », résume-t-il. Ces résultats prouvent que la musique favorise cet encodage et réactive des capacités cérébrales que l’on pensait perdues à jamais. « Au départ, raconte le chercheur, nous avons essayé de leur apprendre des chansons, à raison d’une séance par jour, quatre jours par semaine, pendant deux semaines. Au bout de cinq ou six répétitions, la plupart des patients, pourtant à un stade si avancé qu’en principe ils ne se souviennent pas des activités faites quinze minutes auparavant, éprouvaient un réel sentiment de familiarité avec la mélodie. Comme il leur est impossible de tracer ces souvenirs, beaucoup affirmaient les connaître depuis l’enfance, bien qu’il s’agisse de chansons nouvelles. Ensuite, nous revenions deux ou trois mois plus tard. Il suffisait parfois que l’accompagnant entonne les premières notes, voire lise le texte sans la mélodie, pour que le patient chante l’air en entier ! C’était proprement stupéfiant. » Et le début d’une longue aventure. « Tout le travail, ensuite, a consisté à les préparer aux analyses d’imagerie médicale pendant qu’on leur ferait écouter de la musique. Il fallait les familiariser avec cet univers, au moyen de faux IRM, pour éviter toute tension nerveuse au moment des tests. »

Baisse des troubles comportementaux

Des tests que la fondation Vaincre Alzheimer suit de très près. « Cette étude scientifique montre que les patients malades d’Alzheimer peuvent encore intégrer implicitement de nouvelles informations à long terme, lorsque celles-ci sont répétées. Certes, en écoutant de la musique, ils activent beaucoup moins leur cerveau que les personnes âgées non malades. Mais les chercheurs ont observé chez euxune réorganisation cérébrale : ils utilisent les régions qui leur restent pour se rappeler des chansons. Des régions impliquées dans la récupération de la mémoire », s’enthousiasme le docteur Maï Panchal, directeur scientifique de la fondation, dont la mission est double : financer la recherche scientifique d’excellence dans les institutions publiques françaises et sensibiliser le public à la maladie. « La musique est très pertinente dans la prise en charge de malades d’Alzheimer à un stade avancé, renchérit-elle. Souvent, la musique demeure la seule communication possible avec eux. Lors d’ateliers de musique, les patients semblent s’éveiller, et cela est accompagné d’une baisse des troubles comportementaux : agressivité, déambulation, apathie. Pour des patients apathiques, les chercheurs ont aussi vu que la musique permettait qu’ils se redressent, se souviennent et parlent beaucoup plus. » Des effets observés au quotidien par le personnel soignant et les proches des malades. « La famille est souvent très étonnée de voir que leur proche est capable de se souvenir de paroles de chansons, poursuit-on à la fondation. Des professionnels de santé qui travaillent dans une unité spécialisée Alzheimer nous ont aussi rapporté une expérience intéressante : un homme de 87 ans, qui était pianiste auparavant, a suivi un programme de musique au piano. Bien qu’il ne se souvienne pas des séances, il était très concentré lorsqu’il faisait du piano et son comportement avait changé : il était demandeur d’activités. » Mais ces séances peinent encore à obtenir la reconnaissance de la communauté scientifique et médicale. « Il faut travailler davantage sur la vulgarisation et la transmission », reconnaît Hervé Platel.

Manque de moyens

Les choses évoluent : « Il y a de plus en plus de travaux épidémiologiques et expérimentaux qui suggèrent que la pratique musicale aurait un effet protecteur vis-à-vis des maladies neurodégénératives », confirme Maï Panchal. « Et nous sommes de plus sollicités pour des diplômes d’art-thérapie », ajoute-t-on du côté de l’université de Caen. Mais « nous manquons cruellement de moyens pour développer toutes ces pratiques non pharmacologiques, déplore Hervé Platel. Pour mobiliser davantage, il faudrait que la musicothérapie soit véritablement assise sur des bases neurocognitives. Or cela va prendre du temps. » Et pour cause. Les recherches sur la perception de la musique sont extrêmement récentes. En tant que chercheur en neuropsychologie, Hervé Platel n’a pu avoir accès à l’imagerie médicale qu’à la fin des années 1990. Et « il a fallu attendre les années 2000 pour moduler cette idée que la perception musicale était exclusivement liée à l’hémisphère droit du cerveau, l’hémisphère gauche étant lié au langage, alors que les deux hémisphères partagent des ressources sur la musique », explique-­t-il. Par ailleurs, les chercheurs redoutent une mauvaise interprétation. « Au stade des patients dont nous parlons, on ne parle pas de guérison, prévient Hervé Platel, mais de maintenir une qualité de vie optimale jusqu’au stade palliatif, pour que ce dernier soit le plus court possible. » Ce qui ne l’empêche pas d’évoquer les « vertus thérapeutiques d’une pratique musicale, qui peut être utilisée à titre préventif pour lutter contre les maladies neurodégénératives ». Dans cette optique, le plan chorale dans les écoles et le développement des pratiques en amateur, appelé de leurs vœux par l’ex-ministre de la Culture Françoise Nyssen et le ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer, pourraient, pourquoi pas, bénéficier du soutien d’un troisième ministère, celui de la Santé.
En attendant davantage de moyens sur le terrain, quelques associations, en France, se battent pour apporter la musique aux personnes âgées souffrant d’Alzheimer. C’est notamment le cas de l’association Music’O Seniors, créée il y a dix ans à l’initiative de Roselyne Bachelot (alors ministre de la Santé du deuxième gouvernement Fillon). Le relais d’institutions culturelles, que ce soit pour des ateliers de musicothérapie ou pour l’accueil de malades, pourrait être une solution. En Ecosse, le Scottish Opera a, par exemple, mis en place dès 2010 le programme Memory Spinners. « Nous organisons aujourd’hui des ateliers dans trois régions, autour de Glasgow, Edimbourg et Airdrie, pour des patients souffrant d’Alzheimer et leurs aidants, détaille Emily Henderson, qui a suivi le projet. Memory Spinners les aide à se relaxer, mais aussi à utiliser la musique à des fins créatives. Pour raconter leur histoire à travers la pratique musicale, la danse et les arts visuels. » L’établissement monte aussi des spectacles adaptés aux personnes souffrant de troubles neurodégénératifs. « Nous donnerons en mai et juin prochains une version spécifique de La Flûte enchantée. » Sans aller jusque-là, Hervé Platel plaide déjà pour que les malades d’Alzheimer soient plus facilement accueillis aux concerts, comme c’est parfois le cas dans les musées. « C’est un public qui ne risque pas de perturber une représentation », rassure-t-il. Tout en rappelant l’importance de les sortir autant que faire se peut de leur isolement social.
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