Mezerg, le musicien-bricoleur

Pianiste à la formation jazz, Marc Mezergue, dit Mezerg, jongle allègrement entre son activité d’improvisateur et celle d’inventeur. Deux domaines qui en viennent à se mélanger quand il crée le “piano boom boom” et le “piano-stop”.
N’ayez surtout pas Mezerg pour voisin. D’appartement en appartement, aucun n’a supporté le rythme effréné de son bien nommé “piano boom boom”. Ne demandez pas non plus Mezerg en ami sur Facebook. Toujours en quête de quelque chose, l’homme met constamment sa communauté virtuelle à contribution : « Quelqu’un a un clavier Midi 25 touches à me prêter pour le week-end ? » « Quelqu’un aurait un pied d’appareil photo à me prêter pour quelques jours sur Paris ? Récompense à la clé. » L’inviter dans votre salle de concert peut également s’avérer audacieux. Les derniers à s’être fait prendre sont les tenanciers rouennais du Théâtre du Présent : accueillir Mezerg, c’est devoir déménager avec lui son piano un peu particulier, quitte à alpaguer les chalands pour porter tous ensemble et à bout de bras 250 kg de musique à faire danser.
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Du conservatoire à la route

Le rencontrer un après-midi dans une ancienne friche ferroviaire reconvertie en lieu festif, près de la gare de Lyon, est en revanche sans risque et même assez à propos. Car le ­musicien-inventeur qu’est Mezerg défriche, rénove, innove. Né en Aquitaine, il y a vingt-cinq ans, d’un père cadre commercial pour semi-remorques et d’une mère horlogère-bijoutière, il commence à pianoter à 16 ans, sur le synthétiseur de sa jeune sœur. Admiratif de Ray Manzarek, le claviériste des Doors, il s’amusera sur des touches noires et blanches sans professeur jusqu’à son bac, sans se prendre assez au sérieux pour se consacrer à la musique. Après deux semaines seulement dans les amphis de la faculté d’histoire, il se résout enfin à entrer au conservatoire de Bordeaux, en classe de jazz. Il y apprendra à improviser et y trouvera la détermination à emmener sa musique hors des murs académiques, dans des lieux insolites et parfois même interlopes. Marc Mezergue perd alors deux lettres et gagne des kilomètres au compteur. Il déménage à Paris pour suivre un cursus de musicologie et poursuivre sa carrière de noctambule, notamment en fréquentant la salle de La Bellevilloise. Une idée germe alors, amener le piano et l’improvisation dans un cadre festif, et pour cela lui adjoindre quelques attributs : des caissons de basse, un synthé pour la main gauche, plus quelques morceaux de gomme, des tickets de métro, des punaises et de la patafix pour préparer son clavier. Quelques siècles après le pianoforte, le “piano boom boom” naît et va tout de suite partir voguer.

Concert dans le tramway

Première étape, avec l’énergie du défi et celle de quelques bons copains, organiser un concert clandestin dans le tram bordelais. « Pour que le conducteur ne se rende compte de rien sur la caméra de surveillance, des amis se sont chargés de le distraire. Au ­deuxième arrêt, d’autres copains ont apporté des ballons et des confettis. Et au troisième arrêt, le public était conquis. » Amusée par son idée, la mairie de Bordeaux transforme le canular en réalité et lui propose de récidiver, en toute légalité, et même subventionné. Lancer un défi à la pesanteur et aux conventions en promenant son piano comme un baluchon pour le mener là où peu d’instruments ont résonné avant lui, tel devient alors le mot d’ordre joyeux de Mezerg. A l’été 2017, il prévoit de se rendre au Sziget Festival à Budapest et choisit pour s’y acheminer, non la voie la plus rapide, mais la plus propice à l’aventure : le “­piano-stop”. Avec l’aide d’un ami, fils de soudeur, d’une structure métallique à roues confectionnée par leurs soins et d’un piano payé quelques dizaines d’euros sur Le Bon Coin et “­boomboomisé” par Mezerg, l’équipée s’organise. Trois semaines durant, sur des parkings, des aires d’autoroute, dans des jardins ou des troquets, les doigts de Mezerg s’entraînent sur le clavier. « Il jouait quasi non-stop, sauf les jours de pluie », se rappelle Vincent, l’acolyte enrôlé dans cette épopée : « Plus on lui dit qu’une chose est impossible, plus il a envie de la réaliser. » Avec quelques galères, comme cette journée jurassienne passée à pousser sur 15 kilomètres leur encombrant troisième complice de 500 kg au bord d’une nationale. Sur la route des vacances, les automobilistes sont surpris de ce mirage qui surgit au tournant : deux hommes et un piano sur roulettes responsables de quelques bouchons et dérapages.
Depuis ces premiers faits d’armes, le pianiste sillonne les routes, à bord d’un camion Peugeot, qui contient toujours « un piano boom boom, une roue de secours, une chaise de camping et des cintres pour suspendre des chemises à fleurs ».

Entre les festivals auxquels il est convié et les concerts dont il sort toujours en nage, Mezerg se repose et guette des interstices, des endroits vides où poser son fol instrument. Tel un nouveau joueur de flûte de Hamelin, il enchante les foules partout où il passe.

 

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