Compositeur contemporain, vous dites ?

31/10/2018
Le compositeur Richard Dubugnon déplore la place réservée à la musique contemporaine et à ses auteurs dans notre société. Il nous a adressé cette tribune.

La situation du compositeur contemporain est préoccupante. Le terme lui-même est galvaudé, car associé à l’idée d’une musique difficile ou élitiste. Il faut l’avouer, l’image du compositeur a beaucoup souffert, il a perdu sa place prestigieuse du siècle dernier où on l’appelait encore “maître” à l’égal des chefs d’orchestre. Aujourd’hui, on s’étonne parfois d’en rencontrer un vivant au concert. On ignore qu’il s’agit d’une profession à part entière, qui subit un isolement progressif et une certaine précarité.

La place du compositeur

La musique classique est un marché juteux qui répond aux règles néolibérales de notre époque. Les vraies stars sont les chefs d’orchestre et les solistes avec leurs maisons de disques et leurs agents. Le cachet du chef est parfois trois à quatre fois plus élevé que le montant de la commande de l’œuvre qu’il va diriger. Où est la place du compositeur ? Si vous n’êtes pas Prokofiev ou John Williams, on rechignera à jouer vos œuvres, puisqu’elles sont encore protégées et que les organisateurs devront céder une part de la recette.
La musique contemporaine a d’abord commencé à disparaître de la télévision, puis des grandes salles de concert et se raréfie à la radio. Seuls quelques festivals ou des ensembles spécialisés la programment, mais pour un public restreint. Les orchestres qui jouent à chaque concert de la musique de compositeurs vivants sont rarissimes. Les institutions publiques, seules à la promouvoir à cause de leur cahier des charges, finissent aussi par se désengager, alors que c’est leur rôle de défendre la culture.

L’édition en bouleversement

Les éditeurs de musique subissent la mutation du numérique de plein fouet et la musique contemporaine n’est plus publiée, à savoir rendue publique selon les usages traditionnels. Ils ne font plus systématiquement le travail de promotion nécessaire à la vente des partitions, qui sont imprimées rarement ou à la demande. La plupart exigent des compositeurs qu’ils fournissent des fichiers déjà gravés et ce sans augmenter la quote-part sur leurs droits. Ils ne font plus de commandes eux-mêmes et ne suscitent quasiment jamais d’enregistrements commerciaux. Certains vont jusqu’à prélever des frais d’agent sur les commandes, alors qu’ils ne vont pas les chercher. Le drame, ce sont les éditeurs qui se font racheter par de grands groupes, car beaucoup de catalogues sont ainsi abandonnés et les partitions pilonnées. Les compositeurs perdent leur interlocuteur initial et n’ont plus aucun pouvoir d’exploitation de leurs œuvres. Ils ne peuvent donc en assurer la pérennité, c’est une condamnation à l’oubli de leur vivant.

La commande musicale

« Vous voulez être payé ? Mais… vous avez les applaudissements ! » C’est ce qu’on m’a dit une fois, alors que j’étais jeune compositeur et que je voulais écrire pour un ensemble établi. On s’étonne parfois que le compositeur veuille être payé, assumant que tout compositeur doit avoir un vrai métier à côté, pour subvenir à ses besoins, tels Mozart ou Schaunard, donnant des leçons de piano ici et là. On suppose qu’en passant commande à un compositeur, on lui fait une faveur, on lui fait plaisir en lui donnant la chance de jouer sa musique. Bien qu’il existe des barèmes plus ou moins appliqués dans certains pays, en France c’est à prendre ou à laisser, pour un montant fixé par le commanditaire. A part les aides à l’écriture, aux montants encore bas, il n’y a pas de revenu minimum de base, comme en Suisse 1 000 francs (870 euros) la minute pour une pièce d’orchestre.
Les contrats de commande ne sont pas standardisés et on peut rencontrer des aberrations : on tente de dépouiller le compositeur de ses droits d’auteur, on oublie de lui garantir l’exécution, on omet les frais de confection des partitions et même, parfois, de mentionner des frais de déplacement, alors qu’il vient, comme les interprètes, travailler sur sa pièce.

Un avenir plus radieux ?

N’oublions pas qu’en France nous sommes privilégiés par rapport à d’autres pays où les droits d’auteur ne sont pas respectés et où commandes et diffusions sont inexistantes. Pour l’édition musicale, une initiative a été prise récemment par le Syndicat national des auteurs et des compositeurs de rédiger un code des usages de l’édition musicale qui intégrera, on l’espère, le Code de la propriété intellectuelle. Une charte de commande d’œuvre musicale a également été mise sur pied par la commission de la musique classique contemporaine de la Sacem, pour garantir une rémunération juste et des contrats de commande équitables. Le compositeur “savant” contemporain est souvent timide, isolé, ignorant de ses droits élémentaires. D’anciennes querelles de chapelles n’ont pas aidé les uns et les autres à être solidaires face aux problèmes communs. Il est urgent que les compositeurs se réunissent, car ils sont sur un même navire qui prend l’eau. Il serait utile, entre autres, d’organiser un symposium en vue de sensibiliser le public à leur condition. Il est grand temps de replacer le compositeur au cœur de l’industrie musicale, car après tout, c’est de lui que tout provient.

Richard Dubugnon

Compositeur, Grand Prix de la Sacem, Richard Dubugnon mène une carrière internationale qui lui permet de vivre uniquement de sa musique.

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