Offensive contre les musiciens militaires

Antoine Pecqueur 01/10/2008
Dissolution d’un orchestre, départs à la retraite non remplacés... les phalanges de l’armée subissent de plein fouet la réforme de la Défense. Enquête au sein de la Grande Muette.
L’armée française vit une période de grande mutation. Le but de la réforme de la Défense, pilotée par le ministre Hervé Morin sous l’égide du président de la République, consiste à mieux adapter l’armée aux nouveaux défis stratégiques. L’opposition y voit de son côté un simple moyen de faire des économies. Conséquence principale de cette réforme : de nombreux sites militaires (Metz, Bitche, Arras...) sont amenés à disparaître.
Un volet moins connu de cette réorganisation concerne l’activité musicale. Les orchestres de l’armée sont aujourd’hui clairement menacés... La Musique de l’Air, basée à Dijon, sera ainsi dissoute à l’été 2009. Et ce n’est peut-être que le premier cas d’une longue liste. En attendant, de nombreux postes ne sont pas remplacés lors des départs à la retraite. Il est donc peu de dire que le malaise règne dans les rangs des orchestres militaires.

Un passé prestigieux
Il faut remonter à la Grèce antique pour voir mis sur le même niveau militaire les armes et les instruments de musique. A l’époque, les combats étaient toujours accompagnés par des musiciens. Cette tradition s’est longtemps poursuivie, les instrumentistes (en majorité : cuivres et percussions) accompagnant les soldats en première ligne sur les champs de bataille. Les motifs musicaux indiquaient alors la marche à suivre... En France, l’organisation des musiques militaires revient à Louvois, ministre de Louis XIV. La cavalerie s’équipe alors de timbales et les trompettes accompagnent par leurs sonneries les ordres du capitaine. Au 18e siècle, les plus grands compositeurs écrivent pour les ensembles de musique militaire : Lully, Philidor... Peu à peu, les formations s’enrichissent de différents instruments (clarinette, cor...). Après la Révolution française naît la Garde républicaine, phalange de prestige de la gendarmerie. Les musiques de la Marine de Brest et de Toulon sont créées, pour leur part, en 1827, sous la Restauration. La facture instrumentale s’associe étroitement aux musiques militaires. Adolphe Sax invente ainsi des familles complètes d’instruments (les saxophones, puis les saxhorns) à destination de l’armée. De nombreuses formations militaires font ensuite leur apparition au 20e siècle. La Musique principale de l’air est fondée en 1935, celle de l’armée de terre en 1945. Les orchestres sont destinés en premier lieu aux cérémonies et ne vont plus sur le terrain. En 1960 disparaissent les musiques coloniales, telles que la Musique du 1er zouaves, la Musique des tirailleurs nord-africains (plus connue sous le nom de « Nouba ») ou encore la Musique de la 9e division d’infanterie coloniale. Quant au Chœur d’hommes de l’armée française, il a été fondé en 1982. Composé de 45 chanteurs, il se produit régulièrement au côté de l’Orchestre de la Garde républicaine.

La situation actuelle
Aujourd’hui, il est parfois difficile d’y voir clair entre les différents types de musiques militaires. Dans l’armée de terre cohabitent des orchestres territoriaux et des ensembles musicaux au sein des régiments, où l’activité musicale des soldats est secondaire. Pour l’armée de l’air, il existe une Musique principale et quatre régionales (en comptant celle de Dijon, bientôt dissoute). De son côté, la marine compte toujours deux formations : l’une à Brest et l’autre à Toulon. La Garde républicaine possède en son sein différentes phalanges, allant de l’orchestre à cordes à la fanfare à cheval. Enfin, on mentionnera également, même si elles ne dépendent pas du ministère de la Défense, les musiques policières (comprenant à chaque fois un orchestre d’harmonie et une batterie-fanfare). Il y a celle de la Police nationale, qui appartient aux CRS, et celle de la Police de Paris, sous l’égide de la préfecture de la capitale.

La mission des musiques militaires
Le rôle des musiques militaires est aujourd’hui protocolaire. « Hormis quelques rares concerts publics, nous jouons principalement lors des cérémonies qui rythment le calendrier militaire et pour des événements exceptionnels, comme la visite d’un haut dignitaire », explique un musicien. On est loin du travail d’un orchestre civil, dont l’activité se partage entre les concerts d’abonnement, les tournées et d’éventuels enregistrements discographiques. Il faut cependant préciser que certaines phalanges militaires offrent plus d’attraits que d’autres. A la Garde républicaine, les membres de l’Orchestre se produisent au cours d’une véritable saison de concerts (une cinquantaine de prestations publiques, à Paris et en province). Ils ont en outre la chance de jouer devant de grandes personnalités, allant de Hosni Moubarak à la reine d’Angleterre. Mais aujourd’hui, le rôle des musiques militaires fait débat. Certains affirment que ces protocoles appartiennent à un folklore dépassé et coûteux, tandis que d’autres rappellent combien ces orchestres sont de formidables outils de communication, plus que jamais indispensables. Les responsables de ces phalanges militaires n’ont malheureusement pas souhaité s’exprimer. L’armée ne porte pas pour rien son surnom de « Grande Muette»...

Les évolutions nécessaires
Tous les acteurs du secteur s’accordent à le dire : il faut que les musiques militaires évoluent. Au premier rang de ces réformes doit figurer la question artistique. Les membres des orchestres sont tous médaillés de conservatoires à rayonnement régional et parfois sont même issus des conservatoires nationaux. Et pourtant, ces formations n’ont musicalement pas une bonne réputation. Un musicien pointe quelques problèmes : « Il y a tout d’abord la question des chefs d’orchestre. Comme l’armée les rémunère à peine plus que les musiciens, il est difficile d’en trouver de bons. Et nous ne pouvons avoir aucun chef invité, qui nous apporterait un autre style de direction ! Par ailleurs, il est impossible de disposer de musiciens supplémentaires, ce qui pose parfois de vrais problèmes d’effectif. » D’autres instrumentistes mettent à l’index les conditions matérielles, tel ce corniste : « Nos instruments de défilé sont mal entretenus : les coulisses tombent pendant qu’on joue ! Le transport et l’hébergement sont de plus en plus spartiates. Sans oublier le fait que nous devons souvent jouer en plein air, dans un froid glacial ou en pleine canicule.»
Les musiciens de ces orchestres gagnent, au début de leur carrière, environ 1300 euros nets par mois. Un salaire bien éloigné de ceux pratiqués dans les orchestres civils (de l’ordre de 2000 à 3000 euros). Mais jusqu’à présent, peu de musiciens dénonçaient cela, car l’armée leur laissait la possibilité de travailler à côté, que ce soit pour enseigner ou pour "cachetonner". Mais comme le constate un musicien: « Le calendrier devient de plus en plus chargé. L’armée veut vraiment justifier notre existence, alors nous devons travailler au maximum.» Il y a cependant un risque : que les meilleurs musiciens démissionnent... Les musiques de la Marine illustrent ce problème. Celle de Brest travaille moins que celle de Toulon, ce qui lui permet de recruter des instrumentistes plus performants. La question mérite donc d’être posée: faut-il des orchestres militaires qui jouent beaucoup ou qui offrent moins de prestations mais de plus haut niveau ? Une chose est sûre: tous les musiciens souhaitent que l’armée développe l’organisation de concerts ouverts au public. La Garde républicaine a depuis quelques années multiplié des prestations événementielles, comme sa participation l’année dernière à la fête de la Musique pour un concert télédiffusé avec la mezzo-soprano Béatrice Uria-Monzon. Mais cela ne semble pas être partout la priorité. Un récent concert de la Musique de la Police nationale que devait diriger le tromboniste de l’Ensemble intercontemporain, Jérôme Naulais, a ainsi été annulé au dernier moment en raison d’un déplacement trop important entre le lieu du concert et celui d’une cérémonie inopinée. « Il y a un vrai problème de communication, déplore un musicien issu d’un conservatoire supérieur. Nous n’avons aucun mot à dire sur la programmation musicale. L’armée nous réduit à notre simple fonction d’instrumentiste, c’est déprimant.»

Les éventuelles conséquences
Que va-t-il advenir des instrumentistes de la Musique de l’armée de l’air de Dijon, qui dans quelques mois n’existera plus ? Personne n’est clairement en mesure de le dire. Des solutions sont prévues au cas par cas, se contente-t-on de nous répondre... Certains pourraient être reclassés dans d’autres Musiques, quelques-uns resteraient à Dijon pour occuper une fonction non musicale... et puis, une autre partie retrouvera sans doute la vie civile. « Le problème, c’est qu’après avoir joué pendant des années dans un orchestre militaire, on est difficilement apte à rivaliser dans un concours d’orchestre avec de jeunes musiciens fraîchement sortis des conservatoires supérieurs », remarque un musicien.
D’autres formations ne remplacent pas les musiciens partant en retraite. Ce qui pose, là aussi, des problèmes d’ordre musical. « Il arrive alors que des parties ne puissent plus être jouées au concert, puisque nous ne disposons plus de l’effectif complet », regrette un instrumentiste. A plus long terme, cette situation en peau de chagrin pourrait avoir de graves conséquences pour le secteur musical. Ce vivier d’emplois disparaissant, il est probable que la précarité des musiciens augmentera. Remarquons également que certains instruments ne sont joués - à titre professionnel - que dans les formations militaires (il n’y a pas d’harmonie civile avec des postes de titulaires). L’exemple du saxhorn est le plus criant : que deviendra cet instrument si les orchestres militaires disparaissent ? D’autant qu’à l’étranger, on l’a déjà remplacé par l’euphonium. Le milieu de la facture instrumentale observe avec anxiété l’avenir incertain de ces orchestres.

A l’étranger, des modèles à suivre ?
Les partisans de la diminution des effectifs musicaux militaires mettent en avant la comparaison avec les autres pays européens. L’Allemagne ou la Grande-Bretagne possèdent des formations bien moins importantes, en termes d’effectifs, que les phalanges françaises. Leurs harmonies militaires comprennent une cinquantaine de musiciens ; entre soixante-dix et quatre-vingt chez nous. Plus réduites, elles sont plus souples et moins onéreuses. Un modèle à suivre ? « Pas si sûr, remarque un musicien. Ecoutez le niveau artistique et comparez. Il n’y a pas photo : les orchestres français sonnent avec une plus grande richesse de timbres. » On observera par ailleurs qu’il existe également des formations fournies au-delà de nos frontières, comme la Musique royale des Guides, en Belgique, qui ne compte pas moins de 84 musiciens. Par ailleurs, la musique militaire française s’inscrit dans une tradition de puissance et d’éclat. Les historiens du futur parleront-ils des musiques de nos armées en titrant : « Grandeur et Décadence » ?

NB : nous préservons l’anonymat des témoignages recueillis au cours de cette enquête, car les personnels militaires sont tenus au devoir de réserve.

 

 

Autres articles consacrés aux musiciens sous uniforme: Les orchestres de la Police dans le flou (LM395), Musique des équipages de la flotte de Toulon (LM381), Musique des équipages de la flotte de Brest (LM368), Musique de la Police nationale (LM342), Musique de la Garde républicaine (LM339), Musique de l’Air (LM317), Musique principale de l’armée de terre (LM312), Musique des gardiens de la paix (LM310) ; voir aussi : Le Conservatoire militaire de musique de l’armée de terre (LM359), La musique militaire, aussi, se féminise (LM359)

 

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