La diplomatie culturelle à la recherche d’un nouveau souffle

Antoine Pecqueur 13/11/2018
Dans leur rapport, les députés Michel Herbillon et Sira Sylla préconisent de faire de l’Institut français une grande agence européenne de la culture.
Bernard Kouchner, alors ministre des Affaires étrangères, avait lancé, il y a exactement dix ans, une vaste réforme de la diplomatie culturelle. Il voulait rapprocher les ambassades des instituts, changer le nom de l’agence (le nom d’institut Victor-Hugo avait été évoqué, pour mieux concurrencer les instituts Goethe et Cervantes). Mais, finalement, sa réforme avait fait pschitt… On a bien essayé de mutualiser les services culturels des ambassades et les instituts, mais la tentative a été rapidement abandonnée. Pas facile de bousculer un service lié à la fois au ministère des Affaires étrangères et à celui de la Culture. Les années qui ont suivi ont été marquées par une diminution des moyens affectés à l’Institut français. Avec, pour conséquence, la fermeture de certaines antennes (en particulier en Europe, pour privilégier les pays émergents), la diminution de programmes…
La plupart des alliances ou instituts survivent économiquement grâce aux cours de langue, mais réduisent leur volet artistique. Et dans les bureaux de Paris, il s’agit avant tout de coordonner les saisons croisées, dont les choix de pays, ­d’Israël au Qatar, sont avant tout motivés par la politique. Les aides sonnantes et trébuchantes se limitent à quelques remboursements de billets d’avion pour les artistes en tournée (tous les ensembles musicaux le savent). Pour ne rien arranger, les directeurs se sont succédé sans avoir le temps d’imprimer leurs marques : Antonin Baudry (en poste pendant cinq mois, en 2015), Denis Pietton (de mai à décembre de la même année, brutalement décédé), puis Bruno Foucher (de 2016 à 2017). C’est aujourd’hui Pierre Buhler qui préside l’Institut français. Dans son rapport, le Sénat déplore « un contrat d’objectifs sans moyens suffisants » et fustige des « ressources propres limitées et incertaines ».

Budget stabilisé

A son arrivée, Emmanuel Macron a été le premier à freiner cette baisse, en stabilisant le budget (de 41,9 millions d’euros). Les députés Michel Herbillon (LR) et Sira Sylla (LREM) ont été chargés d’évaluer l’action de l’Institut. Les conclusions de leur rapport – “La diplomatie culturelle de la France : quel avenir à dix ans ?” – ont été présentées le 31 octobre à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale. « Nous avons tort de sous-estimer la richesse et le potentiel de la diplomatie culturelle. L’enjeu économique est trop souvent oublié, or les exportations françaises de biens et de services culturels se sont élevées à 5,6 milliards d’euros en 2016 », a déclaré à cette occasion Michel Herbillon. Les préconisations du rapport sont peut-être moins novatrices que celles proposées en son temps par Bernard Kouchner, mais sans doute plus réalistes, ce qui n’exclut pas des points potentiellement polémiques. Le but est de faire de l’Institut une grande agence européenne de la culture. Cela passerait notamment par le fait de « coupler les moyens avec le Goethe Institut pour s’arrimer à l’Europe des financements ». Une manière aussi de relancer par la culture une relation franco-­allemande en dents de scie… Et surtout, le rapport veut promouvoir un programme culturel européen : amener les Gafa à soutenir la création, développer la diffusion des œuvres et la mobilité des artistes, notamment par Erasmus.

« Priorités géographiques »

L’Europe n’est pas le seul territoire concerné. Le rapport entend « revoir le principe de nos priorités géographiques autour de l’Asie, de l’Amérique latine et de l’Europe ». Xavier Darcos, lorsqu’il dirigeait l’Institut français (de 2011 à 2015), avait déjà souhaité mettre l’accent sur les pays émergents, quitte à fermer des antennes en “vieille” Europe. Reste la question fondamentale : le financement. Le rapport propose de créer davantage de synergie interministérielle et interopérateurs en associant les collectivités territoriales. C’est là un enjeu majeur : la subvention attribuée par le ministère de la Culture est vingt fois moins importante que celle des Affaires étrangères. La double tutelle a dès lors du mal à fonctionner. Mais quid des collectivités territoriales ? Déjà confrontées à une baisse de la dotation de l’Etat, elles auraient du mal à participer à l’effort de la diplomatie culturelle…
Le rapport propose également de « former le personnel du réseau à la recherche de mécénat ». L’appel à l’argent privé se révèle parfaitement Macron-compatible. Mais les collaborateurs de l’Institut français objecteront que c’est déjà le cas. Les députés préconisent également de « faire payer les activités culturelles en proposant plus d’activités hors les murs ». Si l’on comprend l’intérêt économique, une telle mesure ne va pas dans le sens de la démocratisation culturelle et, surtout, peut se révéler contre-productive dans certains pays où les agences ont encore une image élitiste. Tout dépend des aires géographiques.

La séparation entre Institut et Alliance gagnerait, elle, à être plus lisible pour le public. D’autant que la Fondation de l’Alliance française sort d’une période de fronde contre son ancien président, Jérôme Clément. La diplomatie culturelle doit donc retrouver de l’apaisement et des moyens. Indispensable au moment où la Chine, qui a bien compris l’intérêt du soft power, déploie ses instituts Confucius de par le monde.
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