Ravel au cœur de batailles éditoriales

Laurent Vilarem 13/11/2018
Une nouvelle édition du Boléro vient de paraître, sous l’égide de François Dru. Opération financière ? Ou plus-value musicologique ?
Du rififi chez les éditeurs de Ravel. Depuis que le Boléro est tombé dans le domaine public, une nouvelle bataille s’engage. D’un côté, l’éditeur historique Durand (groupe Universal), encore propriétaire des droits d’exécution aux Etats-Unis (jusqu’au 1er janvier 2025) et… en Côte d’Ivoire ; de l’autre, des éditeurs, enfin libérés de la loi d’exclusivité mondiale, autorisés à publier leurs propres partitions. Les sommes en jeu sont astronomiques. En France, chaque orchestre devait autrefois s’acquitter de la location du matériel pour 1 200 euros, auxquels s’ajoutait une somme importante pour les droits d’exécution. De la même manière, on estime que la manne financière pour les ayants droit se chiffre à 50 millions d’euros en près de quatre-vingt ans. Une situation de monopole aujourd’hui violemment battue en brèche et dans laquelle s’engouffre, dès ce mois de novembre, une “Ravel Edition” lancée par souscription.

Des « mauvaises notes »

Comme souvent, l’initiative naît de rivalités internes. Directeur de la Ravel Edition, François Dru a travaillé durant un an et demi comme consultant à Universal Music Publishing Classical France (Durand-Salabert-Eschig), dont la directrice, Patricia Alia, n’a pas souhaité répondre à nos questions. S’agit-il pour autant d’une opération purement financière ? « Si on s’appelait Universal et qu’on était financés par le rappeur Booba, vous pourriez éventuellement l’affirmer, se défend François Dru. Mais nous sommes une petite structure, nous travaillons à compte d’auteur, sans aide ni subvention d’aucune sorte. Nous démarrons avec nos fonds propres, et devons par exemple payer un imprimeur de grande qualité, car nous imprimons en France, contrairement à un éditeur comme Gallimard, qui travaille notamment avec la Chine. »
Symbole de la tension entre les deux parties, le service juridique d’Universal a épluché les conditions générales de la Ravel Edition, pour interdire la vente de la nouvelle partition du Boléro aux Etats-Unis, où Universal reste unique dépositaire. Mais dans quel but publier une nouvelle édition ? Consultant, en tant que musicien (aux côtés d’Alain Pâris et de Pascal Rophé), le chef d’orchestre Louis Langrée a longtemps souffert des scories des partitions Durand : « Je suis furieux chaque fois que je dirige le Boléro et que l’orchestre reçoit un matériel vierge de toute correction de fautes déjà repérées et signalée s (et moult fois corrigées sur les matériels déjà utilisés) par les musiciens. Il faut savoir que les matériels de Ravel sont truffés d’erreurs. Mon équipe de bibliothécaires à l’Orchestre de Cincinnati a, par exemple, établi un document de 96 pages d’erreurs pour Daphnis et Chloé, concernant des mauvaises notes, ou des erreurs de rythme et d’articulation… Tous les orchestres n’ont pas forcément le temps et les moyens de réaliser ce travail colossal, si bien que ce chef-d’œuvre est régulièrement exécuté avec des centaines de fautes. » François Dru surenchérit sur la nécessité d’une nouvelle édition : « En soixante-dix ans, les Editions Durand n’ont strictement rien fait pour leurs locations ou leurs ventes. Ravel leur a rapporté des millions, et ils n’ont jamais réussi à investir 10 000 euros pour nettoyer les partitions. C’est d’autant plus rageant qu’ils auraient pu reporter gratuitement les corrections de générations de chefs et musiciens. Maintenant que le compositeur tombe dans le domaine public, Universal Durand-Salabert-Eschig ne fera plus rien pour Ravel. »

Manuscrit à New York

Le cas du Boléro est révélateur. Publié ce mois de novembre, le premier volet de la Ravel Edition présente le manuscrit originel du ballet de 1928, ainsi que la partition Durand de 1929 corrigée. Dans sa préface, l’équipe de musicologues dirigée par François Dru révèle plusieurs anecdotes. La première concerne le lieu de conservation du manuscrit. Contrairement à l’idée reçue, le Boléro est gardé non pas à la Bibliothèque nationale de France, mais à la Morgan Library de New York. Deuxième découverte majeure : la création mondiale de la version de concert n’a pas eu lieu en janvier 1930 par l’orchestre Lamoureux, mais en novembre 1929 par l’Orchestre philharmonique de New York, dirigé par Arturo Toscanini. C’est précisément en raison de cette création précipitée (la danseuse Ida Rubinstein, ayant signé une exclusivité, céda précipitamment les droits) que le processus d’édition fut lancé en catastrophe, avec les erreurs que l’on sait. La collecte des sources a permis l’édification d’une partition Urtext qui soulève plusieurs points musicologiques. Que retenir de l’étude des partitions originelles ? Tout d’abord, la présence de castagnettes dans la toute première version de 1928, que Ravel enlèvera plus tard. On note également une nomenclature particulière des instruments, les saxophones n’étant pas placés au sein des bois et Ravel ayant d’abord songé à un saxophone sopranino. Mais deux découvertes modifient en profondeur la perception que l’on a du Boléro. La première concerne la partie de percussions : Ravel n’a jamais envisagé une caisse claire (comme on le donne souvent de nos jours), mais bien une alternance de deux tambours. De même, le tempo du Boléro n’est pas indiqué 72 à la noire comme sur la partition Durand, mais 66 (une occurrence plus tardive sur la partition personnelle de Ravel de 1931 le confirme), ce qui rend l’exécution de l’œuvre plus implacable. « Il est vrai que ce tempo de 66 est trop lent, conclut Louis Langrée. Il y a quelque chose de l’ordre d’une montée à l’échafaud dans ce rythme irrépressible qui contraste avec la merveilleuse sensualité de la mélodie. Pour les musiciens, l’édition Urtext pose des questions passionnantes. Le Boléro n’est pas une œuvre brillante qu’on donne en bis, mais une transe orchestrale accentuée par la sonorité profonde du tambour. Nous musiciens, qui cherchons le comment et le pourquoi du geste originel, sommes des archéologues, et c’est à ce titre que cette édition Ravel me paraît salutaire. J’ai le souvenir d’avoir dirigé Le Comte Ory dans la partition Urtext, qui était une source d’inspiration extraordinaire, alors que, dans la vieille version qui existe, Ory n’est qu’un opéra de Rossini de plus. » Le deuxième volet de la Ravel Edition sera consacré au Concerto en sol, à paraître en 2019, avec les révisions du pianiste Bertrand Chamayou.
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