Nicolas Bonet, un luthier français primé en Italie

Marc Rouvé 13/11/2018
Tous les trois ans se tient à Crémone l’un des plus grands concours internationaux de lutherie. Pour la seule catégorie du violon, l’édition 2018 réunissait 194 participants. Le luthier aixois y a obtenu la médaille d’or.
Avec deux parents luthiers, on peut dire que Nicolas Bonet est “tombé dans la potion magique” dès son plus jeune âge. Il s’est bien éloigné de ce milieu durant sa jeunesse, comme il aime à le rappeler, mais c’était pour mieux y revenir ou, à tout le moins, “naturellement”, pour reprendre son expression. Signe, sans doute, qu’il fallait un appel intérieur irrépressible pour se lancer dans un métier qui demande abnégation et humilité. Dans un monde où l’immédiateté devient la règle intangible, choisir la lutherie, c’est, d’une certaine manière, changer de rythme, entrer dans le temps long où les heures passées à l’établi peuvent sembler s’étirer à l’infini et la recherche sonore, par nature immatérielle, ne jamais connaître de fin. C’est aussi avoir le bonheur d’entendre sa création vibrer entre les mains d’un musicien. Mais le monde du concours se situe aux antipodes de la vie de l’atelier. Il faut sortir, se frotter au vaste monde avec, aujourd’hui, des luthiers venus des quatre coins de la planète. Nicolas Bonet a pu compter sur des soutiens solides dans son port d’attache, Aix-en-Provence, où est situé son atelier. Notamment, Anne Menier, professeur de violon au conservatoire qui, début septembre, a poussé dans ses ultimes retranchements le violon tout juste monté en cordes. Le 9 septembre, Nicolas Bonet se rend à Crémone pour y déposer sa création devant un jury constitué de cinq luthiers et de cinq musiciens de renommée mondiale. Le 24, le violon passe le premier tour. Le 26, lors d’un événement qui peut se comparer à la cérémonie des Oscars de la lutherie, le violon se voit décerner la médaille d’or. L’instrument sera désormais exposé aux côtés des créations des grands maîtres de la lutherie italienne et des autres gagnants du concours dans le musée du Violon à Crémone. C’est un luthier heureux et conscient du haut niveau d’exigence de son métier qui a répondu à nos questions.
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Comment vous est venue l’idée de vous présenter à ce concours ?
Je connais ce concours depuis mes débuts dans le monde de la lutherie, lorsque j’ai commencé à étudier à l’école de Milan. Il s’agit d’un des plus prestigieux concours de lutherie et, naturellement, j’ai toujours eu envie d’y participer. De plus, Milan est assez proche de Crémone, qui abrite le musée du Violon, où l’on peut admirer les instruments des grands luthiers italiens comme Stradivari, Guarneri et Amati, mais aussi les médailles d’or de toutes les éditions passées du concours. Pour un luthier, observer ces réalisations est très enrichissant.
Est-ce une étape obligée pour se faire un nom ?
Je ne le pense pas. En revanche, c’est un vrai tremplin. Mais en fin de compte, un luthier qui fait des instruments de qualité et qui a une réelle constance dans son travail finira par être reconnu.
Quelles influences revendiquez-vous ?
Mon influence principale est résolument italienne. Ça vient de ma formation en Italie, mais aussi de mes goûts personnels. Je trouve la lutherie italienne magnifique, avec une préférence pour le travail de Nicolo Amati, dont j’admire l’élégance. D’ailleurs, l’instrument dont je me suis inspiré pour le concours est un modèle d’Antonio Stradivari au début de sa période d’or, une époque où l’influence de la famille Amati est encore palpable dans son style. C’est ce qui a orienté mon choix. Je me suis inspiré de certains aspects de Giuseppe Ornati, qui est une référence de l’école de Milan. Les requêtes des musiciens m’ont aussi poussé à regarder du côté de Guarneri del Gesù. J’ai mis du temps à y venir, car je trouvais son travail difficile d’accès. Je me suis souvent dit qu’il était trop tôt pour me lancer dans la fabrication de ce type d’instruments. En revanche, pour la lutherie moderne, mes sources d’inspiration sont françaises. Ce que j’apprécie dans cette lutherie, c’est le désir de rendre “vivants” les instruments. Ceux dont je m’inspire mettent en exergue la matière, c’est-à-dire le bois, et n’effacent pas systématiquement les traces des outils. D’autre part, ils sont dans la recherche et l’expression de leur propre style. Quand on observe ces instruments, on a sous les yeux un vrai travail d’artisan qui traversera les époques.
Dans quelle direction travaillez-vous lorsque vous fabriquez un violon ? Avez-vous une recherche “première” comme le son, le confort, l’esthétique… ?
Il s’agit d’un tout. Je n’ai pas de recherche première. Pour un instrument de musique, le son est certainement le paramètre le plus important. Mais du point de vue du luthier, chacun des points évoqués a son importance. On fabrique un instrument qui est l’expression de notre personnalité. C’est notre signature, notre trace dans l’histoire de la lutherie. Il est donc difficile de ne pas donner le meilleur de soi-même. On me demande souvent pourquoi je ne fais pas des instruments de gammes différentes. Tout simplement parce qu’il est inconcevable pour moi de produire un instrument qui ne serait pas le meilleur de moi-même. Ça me donnerait l’impression de laisser derrière moi un travail inachevé, incomplet, ne reflétant pas ma conception de la lutherie.
Dans la lutherie du quatuor, la demande est orientée vers les instruments anciens et les copies. Comment un luthier du 21e siècle trouve-t-il sa voie ?
J’ai, en effet, constaté cette orientation. Beaucoup de musiciens en France et à l’étranger souhaiteraient posséder un instrument ancien, si possible d’un grand luthier. Mais évidemment, les cotes atteintes par les violons anciens sont tellement élevées que cela reste un rêve inaccessible pour la quasi-totalité des musiciens. Pour y remédier, le marché de la fabrication dite “en copie” s’est largement développé. Les luthiers ont naturellement répondu à cette demande. Il ne s’agit pas d’une solution de facilité, car faire un instrument en copie est un exercice, certes passionnant, mais surtout extrêmement difficile, voire impossible quand on cherche à être fidèle à l’original. Certains luthiers spécialisés dans ce domaine font des instruments incroyables. Nous sommes amenés à développer nos propres techniques de vieillissement pour donner à un instrument neuf la patine d’un instrument vieux de trois siècles ! Dans le même temps, on apprend à observer avec une précision infinie l’instrument copié, ce qui est très formateur, car on remarque des détails qui font l’essence même du luthier qui nous sert de modèle. Il y a une limite à cet exercice, car l’instrument ainsi créé n’est plus l’expression de notre main, mais celle de la personnalité du luthier copié. Or, ce que l’on apprécie dans les instruments du passé, c’est la diversité des styles, le fait qu’ils soient tous différents et identifiables. Se consacrer exclusivement à la copie peut nuire au développement de l’expression de notre propre personnalité.
Qu’est-ce qui fait votre “signature” aujourd’hui ?
Voilà une question difficile ! La signature en matière de lutherie vient avec le temps, en fabriquant beaucoup d’instruments. Pour le moment, je suis en pleine évolution. Je change de direction à chaque instrument. Je varie mes vernis, mon style même. Je me cherche encore, en somme. Ma signature, en admettant que j’en aie une, se situe certainement au niveau acoustique. Etant donné que nous avons tous notre propre sensibilité dans le travail du bois, nous obtenons souvent des résultats sonores similaires d’un instrument à l’autre. En tout cas, d’après les violonistes qui essaient mes instruments, même si le timbre diffère suivant les modèles, on retrouve des constances dans l’émission du son et dans la facilité de jeu. Un des commentaires que j’entends le plus souvent, c’est que mes instruments sont très faciles à jouer. Peut-être est-ce une partie de ma signature ?
Dans quelle direction souhaitez-vous orienter votre travail dans les années qui viennent ?
Si j’arrivais à concilier un travail avec des musiciens de renommée mondiale, ce qui est toujours gratifiant, tout en conservant un rapport étroit avec les conservatoires locaux et les jeunes étudiants musiciens, je serais ravi ! Leur donner permettre d’accéder à mes instruments est un point qui me tient à cœur. Concernant la lutherie, j’espère trouver un jour le temps d’approfondir le Traité de lutherie de François Denis, un luthier établi à Angers. Dans cet ouvrage de référence, il décrit comment les luthiers des 16e, 17e siècles et du début du 18e dessinaient leurs formes d’instruments. Des méthodes de tracé respectant des proportions arithmétiques, géométriques… tout droit issues des techniques de tracé gréco-romaines, qui se sont perdues après la grande période crémonaise. S’approprier ces techniques ouvre des portes incroyables pour développer ses propres modèles tout en respectant des proportions harmonieuses qui font la beauté des instruments anciens.
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