Pianiste et prêtre

Guillaume Tion 14/11/2018
Jean-Claude Pennetier mêle une carrière de concertiste international à une intense activité religieuse. Avec la même recherche d’absolu.
Jean-Claude Pennetier est un homme discret qui n’apprécie pas le mélange des genres. Ce pianiste reconnu, notamment pour ses interprétations de Fauré et de Debussy, est aussi prêtre orthodoxe. Les individus qu’il est amené à côtoyer dans l’un des deux mondes ne connaissent pas forcément son second visage. Il ne fait pas étalage de sa foi pendant ses concerts, ni ne joue pour ses fidèles lors des liturgies. Aussi, quand on demande à ce musicien de 76 ans au regard clair, attablé face à nous dans un restaurant chartrain, s’il se sent davantage pianiste ou prêtre, il répond illico : « Les deux. Je suis totalement pianiste et totalement prêtre. » L’adverbe “totalement” n’est pas anodin et résume bien la personnalité en recherche de profondeur de cet organiste contrarié. Son parcours pianistique n’a oublié aucun virage et n’a reculé devant aucune pente. Soliste international, interprète de musique de chambre, créateur d’œuvres contemporaines, mais aussi compositeur, ou encore chef d’orchestre, et enfin enseignant. Jean-Claude Pennetier est un omnivore musical, un dévoreur tranquille qui continue de se produire et enseigne toujours la musique de chambre, à l’IESM d’Aix-en-Provence. Le violoncelliste Roland Pidoux, compagnon de trio (avec Régis Pasquier) depuis une quarantaine d’années, loue sa « sonorité exceptionnelle » et sa « connaissance parfaite des styles ». « Cette richesse de son, ample, et qui sait aussi se fondre sans agressivité, est précieuse et a suscité un élan pour la musique de chambre », complète Pidoux, admiratif revendiqué.

Du nihilisme au bouddhisme zen

Son parcours spirituel l’a aussi conduit à fréquenter de nombreuses chapelles. Comme toute une génération curieuse ayant traversé Mai 68, ce « jeune catholique fervent » a vécu une période adolescente empreinte de nihilisme (« j’aimais Baudelaire, les révolutionnaire russes ») avant de s’intéresser au bouddhisme zen, à la spiritualité orientale, à l’ésotérisme et à l’alchimie. Puis c’est la conversion à l’orthodoxie. Un tournant presque indépendant de sa volonté, car l’impétrant n’était pas particulièrement attiré par cette confession, dont il jugeait la terminologie plutôt compliquée. « C’était il y a à peu près trente ans. Un ami bulgare, qui n’était pas croyant, voulait que je sois le parrain de sa fille. Mais, pour des raisons plus culturelles que religieuses, il fallait que je me convertisse à l’orthodoxie. J’ai ­accepté. » Pendant la chrismation (alors qu’il est oint d’huile sainte), Pennetier a une petite révélation, un ressenti qui change le cours d’une vie : « J’étais chez moi. Je l’ai perçu comme une évidence. » En musique, il éprouve un sentiment identique à l’égard de Schubert. « C’est ma famille, c’est ce que je ressens quand je retrouve ses partitions. » Ce vagabondage qui peut paraître erratique traduit plutôt une profonde recherche de sens. Sur les liturgies, les messes orthodoxes : « Quand on perd le sens d’un rite, on n’en a que la forme. C’est le rôle du prêtre de faire en sorte que sa communauté ne participe pas à un spectacle, mais à quelque chose de signifiant. » Sur la musique, il se casse actuellement la tête pour la conception de deux programmes qu’il va donner, en France et au Japon, Fauré-Beethoven pour le premier et Chopin-Debussy pour le second. « J’apprécie que le programme parle de lui-même. »

Ordonné en 2004

Se convertir à l’orthodoxie, d’accord, mais pourquoi devenir prêtre ? « Le prêtre d’une communauté perçoit la possibilité de faire avancer certains fidèles. Celui qui est appelé devient d’abord lecteur, puis sous-diacre, diacre, et enfin prêtre », explique Jean-Claude Pennetier, qui a été ordonné en 2004. A chaque étape, la communauté vote sur cet avancement, et le vote se trouve ensuite entériné par un évêque. « Le rôle de la communauté est important. » A Chartres, la communauté orthodoxe roumaine à laquelle le pianiste appartient se compose de 60 à 70 foyers, dont une grosse moitié assiste régulièrement aux liturgies le dimanche. Une semaine sur deux, le prêtre Pennetier officie à Chartres. L’autre semaine, il donne un coup de main à Tours. Le reste du temps, il est tourné vers ses ouailles, baptise, bénit, écoute, organise des manifestations œcuméniques… Et puis, même s’il dit, entre deux bouchées, « il y a des gens qui ne vivent que pour la musique, moi non. Dieu sait si je l’aime, mais je peux vivre sans elle. Ce qui me permet de la retrouver avec émerveillement », il y a, quand même, le piano.

Des difficultés de planning

Ces deux vies antinomiques ont un peu de mal à coulisser naturellement. « Il faut un planning précis, cela demande beaucoup d’organisation, précise le soliste. Mon agent connaît par cœur les dates des fêtes orthodoxes. Impossible de donner des concerts à ces moments-là, qui ne coïncident pas avec des fêtes catholiques. » Cela n’empêche pas le prêtre de travailler tous les jours sur ses deux pianos dans sa maison isolée à une vingtaine de kilomètres de Chartres – peaufinant ces temps-ci une rééducation de longue haleine après une double luxation des épaules il y a plus d’un an. Mais il n’empêche. On a beau être discret, parfois les vies multiples sont doublées d’un tissu poreux qui laisse se rencontrer sentiment religieux et fibre musicale. Par exemple, quand, en Roumanie, alors président du jury d’un concours, il voit le directeur de la manifestation s’approcher de lui dans une attitude de recueillement. Alors, le musicien bénit.
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