La consanguinité musicale chez les professeurs de piano

14/11/2018
Après s’être attaqué au quintette à vent, le trompettiste Jean-Baptiste Lapierre pointe le manque d’ouverture des professeurs de piano, qui gagneraient, selon lui, à s’inspirer des autres disciplines.

Chers professeurs de piano, je sais que vous n’allez pas vous reconnaître dans ce billet, mais un grand nombre de vos élèves et étudiants, actuels ou passés, vont se sentir moins seuls !
Quand vous entamez une carrière professionnelle de pianiste, vous avez une très grande chance de devenir professeur de piano à temps complet dans un conservatoire, une école de musique ou en cours particuliers. Une proportion infime sera concertiste et quelques-uns seront accompagnateurs, chefs de chant ou répétiteurs. Cette situation engendre une consanguinité musicale due au fait que le pianiste ne connaîtra de la musique que ce que son professeur lui aura enseigné, ce même professeur n’ayant lui-même appris que par le sien… Alors que les musiciens qui enseignent un instrument d’orchestre auront – s’ils ont une pratique collective, bien sûr – une vision de la musique beaucoup plus complète et variée, même s’ils ne sont pas trop curieux par nature. Les musiciens d’orchestre ont une culture musicale enrichie par un grand nombre d’œuvres qu’on leur a imposées et qu’ils ne seraient jamais allés chercher sinon, alors que les pianistes, s’ils ne sont pas trop curieux, auront la culture musicale du professeur de leur professeur, qui lui-même… En d’autres termes, certains pianistes du début du 21e siècle ne connaissent pas d’œuvre entre Ravel et leur époque et jouent toujours les mêmes morceaux. Très souvent, les professeurs de conservatoire n’ont qu’une occasion par an de faire travailler un morceau de musique un peu plus contemporaine : lorsqu’ils font travailler les morceaux d’examen imposés… Au moins un intérêt des examens dans les conservatoires !

Gribouillis inutiles

Autre aberration de l’enseignement du piano, cette manie qu’ont la plupart des professeurs de noircir la partition, parfois au feutre ou au stylo bille, de choses inutiles ! On a l’impression qu’ils passent leurs nerfs en gribouillant des cercles frénétiques autour des notes que l’élève rate, histoire justement qu’il les rate pour toujours, car il aura à chaque fois sous les yeux cette grosse tache à l’endroit fatal. De plus, quel manque de modestie de la part de l’enseignant d’oser écrire de manière indélébile quand on sait que, d’une personne à l’autre, les doigtés, nuances, choix esthétiques peuvent varier pour une même œuvre. Là encore, les pianistes devraient s’inspirer des musiciens d’orchestre, qui n’écrivent jamais sur le matériel d’orchestre, loué très cher, autrement qu’au crayon à papier. Ces gribouillis me font penser à tous les graffitis que l’on peut trouver sur des monuments anciens. Parents, élèves, étudiants : refusez catégoriquement que votre professeur écrive avec autre chose qu’un crayon à papier ! Ou apportez à chaque cours un cahier de coloriage afin que votre professeur se calme. Vous en profiterez pour offrir également du déodorant et des pastilles rafraîchissantes à ceux qui se couchent sur l’élève pour leur jouer un exemple sans quitter leur siège placé sur le côté…

Pression sur les élèves

Si les examens dans les conservatoires (moins nombreux qu’autrefois) ont le mérite de faire connaître d’autres compositeurs que Dussek et Clementi, ils exercent une pression démesurée sur les élèves, car les professeurs de piano – nombreux dans les conservatoires – sont mis en concurrence et donnent l’impression de passer eux-mêmes l’examen. Du coup, ils transmettent aux élèves leur propre malaise. Lors de l’examen, on les voit rangés les uns à côté des autres, angoissés par le verdict du jury et par la taille du bouquet qu’ils recevront. Pour finir, la proportion de classes de piano dans les conservatoires est absurde. Je sais qu’elles sont toujours pleines et ne répondent pas à la demande, mais il faudrait pourtant diminuer le nombre de pianistes débutants et obliger les élèves qui jouent d’autres instruments de faire aussi du piano à partir du troisième cycle. Il y aurait de ce fait à peine moins de professeurs de piano et tout le monde aurait cette pratique du clavier indispensable au futur musicien. Je crains que bon nombre de pianistes voient ce changement comme une punition qui les ferait descendre de leur illusoire piédestal, c’est pourtant ce que font les Allemands, qui ne sont pas les moins musiciens de la terre, il me semble.

Jean-Baptiste Lapierre

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